Edito
09H29 - mardi 20 octobre 2026

Joseph Tayefeh (Plastalliance) : « Taxe sur les plastiques, crise d’Ormuz : nous nous battons pour une souveraineté énergétique propre de la France et de l’Europe. »

 

Joseph Tayefeh (Plastalliance) : « Taxe sur les plastiques, crise d’Ormuz : nous nous battons pour une souveraineté énergétique propre de la France et de l’Europe. »

Alors qu’un amendement de taxation des emballages plastiques revient dans le débat budgétaire du projet de loi de finances 2027, Joseph Tayefeh, secrétaire général de Plastalliance, dénonce une mesure qui pèserait sur les consommateurs et freinerait les efforts de recyclage de la filière. Entre crise énergétique, dépendance industrielle et réglementations françaises, le représentant de l’organisation européenne, dont le siège est basé en France, plaide pour une politique d’investissement et de souveraineté nationale et européenne.

Propos recueillis par Michel Taube pour Opinion Internationale.

 

Opinion Internationale. Vous êtes secrétaire général de Plastalliance. Qui représente votre organisation ?

Joseph Tayefeh : Plastalliance est une organisation professionnelle européenne établie en France, constituée sous la forme d’un syndicat. Nous représentons plusieurs catégories d’entreprises : celles qui transforment la matière plastique pour fabriquer des produits, celles qui la recyclent et celles qui mettent sur le marché des produits nécessitant du plastique et notamment des emballages.

Nos adhérents travaillent dans des secteurs très différents : l’aéronautique, l’automobile, la santé ou encore l’agroalimentaire. Nous comptons notamment parmi eux Sources Alma, auquel appartient Cristaline, ainsi que des producteurs de fruits et légumes. Ces agriculteurs ont besoin d’emballages pour protéger, transporter et commercialiser leurs produits.

Cette diversité nous donne une vision de l’ensemble de la chaîne : le fabricant, son client, les utilisateurs et les recycleurs. Notre dimension européenne nous permet également de comparer les pratiques et les réglementations des différents pays.

 

Une proposition de taxe sur les emballages plastiques est discutée dans le cadre du PLF 2027. Pourquoi y êtes-vous aussi résolument opposé ?

D’abord parce qu’il s’agit d’une nouvelle taxe. Et il faut expliquer clairement aux Français que son coût ne restera pas dans les comptes des entreprises : il sera répercuté, au bout de la chaîne, sur le consommateur.

Le principe consiste à taxer les emballages plastiques non recyclés. Certaines propositions prévoient une montée en puissance pouvant atteindre 800 € la tonne. Nous sommes très loin de la trajectoire de 30 à 150 € la tonne envisagée dans le précédent projet gouvernemental 2026, à laquelle nous étions déjà opposés et qui n’avait finalement pas abouti.

Surtout, on ne traite pas la cause du problème. La France recycle trop peu ses emballages plastiques. Ajouter une taxe ne crée ni les capacités de collecte ni les installations industrielles nécessaires pour améliorer cette situation.

 

Comment cette taxe arriverait-elle jusqu’au portefeuille des consommateurs ?

Le dispositif passerait notamment par les éco-organismes chargés de la fin de vie des emballages, comme Citeo ou Léko. Les entreprises qui mettent des produits sur le marché leur versent déjà des contributions pour financer cette gestion. Les marques, les producteurs et les distributeurs supportent donc déjà le coût de la filière.

Si vous ajoutez une taxe à ce système, les contributions augmenteront et cette hausse sera répercutée dans les prix. Cela concerne des produits de grande consommation : les bouteilles d’eau, les boissons, les produits alimentaires, les fruits et légumes emballés.

Dans une période où le pouvoir d’achat est sous pression et où les entreprises affrontent déjà une forte hausse de leurs coûts, ce n’est pas anodin. Des prix plus élevés peuvent conduire à une baisse des achats, donc à une diminution de l’activité. Nous ajouterions une difficulté supplémentaire à une situation économique déjà très dégradée.

 

Pouvez-vous chiffrer ce que représenterait ce surcoût sur une bouteille d’eau ou une barquette de fruits ?

Il est difficile de vous répondre mais nous avons déjà un indice : nous connaissons déjà l’ordre de grandeur de la contribution européenne sur les emballages plastiques non recyclés. Elle est calculée sur une base de 800 € la tonne et représente, pour la France, une charge annuelle de l’ordre de 1,5 à 1,6 milliard d’€ selon les années. Cela donne une idée de l’importance financière de l’enjeu de cette taxe, même si l’on ne peut pas en déduire directement le prix supplémentaire payé pour chaque produit.

 

Il existe donc déjà une contribution européenne sur les plastiques non recyclés ?

Oui, et on l’oublie souvent dans le débat. Cette contribution est versée par les États au budget de l’Union européenne. Plus un pays produit de déchets d’emballages plastiques non recyclés, plus il contribue.

La France figure au premier rang des contributeurs parce que ses performances de recyclage sont mauvaises. Un pays qui produit davantage d’emballages, mais qui les recycle mieux, peut payer moins que nous.

Mon objection est donc simple : la priorité ne devrait pas être de surtaxer notre retard mais de réduire le volume de déchets non recyclés, en développant réellement le recyclage.

 

La France est à ce point en retard sur ses voisins ?

Nous recyclons environ un quart de nos déchets d’emballages plastiques, ce qui nous place parmi les derniers de l’Union européenne. La Belgique approche les 60 %, et plusieurs autres pays font nettement mieux que nous.

Ce retard ne date pas d’hier. Il faut donc s’interroger sur l’organisation de la filière et sur les investissements réalisés. Un emballage peut être conçu pour être recyclable : s’il n’est pas correctement collecté, trié puis dirigé vers une installation adaptée, il ne sera pas recyclé.

L’exemple des bouteilles est parlant. Nous savons fabriquer des bouteilles recyclables et les transformer en nouvelle matière. Encore faut-il parvenir à les récupérer. Les pays qui ont mis en place une consigne pour recyclage obtiennent des résultats de collecte très élevés. Nous passons beaucoup de temps à débattre de cet outil, alors qu’il constitue une solution concrète.

 

Vous estimez donc que le problème relève d’abord d’un choix industriel ?

Absolument. Nous avons besoin d’une véritable politique industrielle du recyclage. Cela suppose des investissements, des débouchés pour les matières recyclées et une organisation qui rende leur utilisation économiquement possible.

Les déchets sont là, sur notre territoire. Il n’y a pas de ressource plus locale. Lorsque nous les recyclons, nous pouvons remplacer une partie de la matière vierge que nous importons. C’est donc aussi une question de balance commerciale et de souveraineté.

Une taxe supplémentaire ne suffira pas à faire émerger cette industrie. Il faut se demander où vont les investissements et comment rendre le recyclage plus attractif que les autres modes de traitement. À mes yeux, c’est là que devrait se concentrer l’action publique.

 

Vous contestez notamment la place de l’incinération et de l’enfouissement…

Oui. Nous devons faire en sorte que les choix économiques favorisent davantage le recyclage. Tant que l’incinération ou l’enfouissement présentent un intérêt financier supérieur pour l’industrie de la collecte des déchets, nous conserverons des incitations qui ne vont pas dans le bon sens.

Si l’on veut agir par la fiscalité, il faut donc réfléchir à la manière de rendre ces solutions moins compétitives par rapport au recyclage. Sur l’enfouissement, je suis favorable à aller jusqu’à l’interdiction pour les emballages plastiques. Ce qui me frappe, c’est que nous discutons beaucoup de nouvelles taxes sur les produits, mais beaucoup moins des moyens industriels permettant de récupérer leur matière.

 

Venons-en au second sujet : la crise autour du détroit d’Ormuz. Quelles conséquences a-t-elle pour votre industrie ?

Cette crise ne concerne pas seulement le prix du pétrole à la pompe. Elle touche l’ensemble de la chaîne pétrochimique, donc les matières premières dont notre industrie a besoin.

Les perturbations des routes maritimes réduisent la fluidité des approvisionnements. Les détours allongent les trajets, augmentent les coûts de transport et renchérissent les assurances. Dans le même temps, la demande demeure importante, notamment en Asie. Nous nous retrouvons avec moins de matière disponible sur le marché, alors que de nombreux industriels en ont toujours besoin.

Depuis le début de la crise, nous avons observé des hausses considérables sur certaines matières. Des prix de l’ordre de 1 400 ou 1 500 € la tonne ont pu atteindre 3 000 €. Pour une entreprise qui transforme du plastique, un tel doublement représente un choc majeur.

 

Ces hausses se retrouvent-elles déjà dans les produits du quotidien ?

Oui, même si la transmission varie selon les produits et les entreprises. Certains fabricants ont absorbé une partie de la hausse pendant un temps, mais ils ne peuvent pas le faire indéfiniment. Cristaline, par exemple, a dû augmenter ses prix après avoir longtemps maintenu des tarifs très bas.

Sur certains produits, nous avons observé des effets de l’ordre de 4 à 5 % sur le prix de vente final. Pour certaines barquettes de fruits et légumes, les remontées de nos adhérents font état de hausses pouvant aller parfois jusqu’à 10 % du prix final. Ce ne sont pas des chiffres à généraliser à tous les produits, mais ils montrent que les conséquences peuvent être très concrètes pour les ménages.

 

Cette crise pourrait-elle pousser les entreprises à remplacer le plastique par d’autres matériaux ?

Pas nécessairement, parce que les autres matériaux subissent eux aussi la crise énergétique. Le verre nécessite du gaz et beaucoup de chaleur pour être produit. Le papier et le carton ont besoin d’énergie, notamment pour sécher la pâte. La fabrication de l’aluminium et de l’acier est également très énergivore.

Dans de nombreux usages, le plastique demeure donc une solution économiquement compétitive, même après les hausses que nous avons connues. Que l’on ne croit pad qu’il suffirait de changer de matériau pour échapper au problème.

Il faut également tenir compte de la fonction de l’emballage. Dans l’alimentaire, il protège les produits, facilite leur transport et répond à des besoins de conservation ou d’hygiène. Pour certains produits biologiques, il permet aussi de les distinguer des produits conventionnels et de limiter les risques de confusion. Un changement doit donc être étudié usage par usage.

 

Quelles sont les autres conséquences de la crise énergétique ?

Nous avons alerté très tôt les pouvoirs publics sur les risques de pénurie dans le secteur médical. Au printemps, nous avons attiré l’attention sur les seringues, les tubulures, les masques et d’autres équipements indispensables aux soins. Plusieurs parlementaires ont relayé ces préoccupations auprès du gouvernement, notamment Philippe Juvin, Anne-Laure Blin et le sénateur Vincent Louault.

 

Le sujet est de savoir de quels stocks nous disposons, où les produits sont fabriqués et comment sécuriser leur approvisionnement. Beaucoup de ces équipements sont aujourd’hui produits hors de France, parfois hors de l’Union européenne. Cette dépendance doit être regardée en face.

C’est pourquoi nous demandons solennellement aux pouvoirs publics de préserver les capacités de production pétrochimique dont nous disposons encore en Europe. Nous en avons déjà perdu beaucoup. Ensuite, de créer les conditions permettant de réinvestir.

Même lorsque nous ne produisons pas nous-mêmes le pétrole, nous pouvons disposer d’installations capables de le transformer en matières premières industrielles. Si nous perdons aussi ces installations, notre dépendance s’accroît à chaque étape.

La crise nous a conduits à nous tourner vers d’autres fournisseurs, notamment américains, mais à des prix très élevés. Remplacer une dépendance par une autre ne constitue pas une stratégie suffisante. Il faut conserver des capacités en Europe, développer le recyclage et sécuriser nos approvisionnements dans la durée.

 

Le plastique est un enjeu de puissance ?

Parce qu’il irrigue toute l’économie : l’alimentation, la santé, les transports, la construction, l’aéronautique et bien d’autres activités. Celui qui maîtrise ces matériaux dispose d’un avantage industriel considérable.

C’est une conviction que je développe dans mon prochain livre : celui qui domine l’industrie des plastiques domine le monde. TITRE ET LIEN Cela peut sembler provocateur, mais regardez les investissements réalisés en Asie. La Chine développe massivement ses capacités de production et ses technologies de recyclage. Pendant ce temps, nous multiplions en Europe les incertitudes qui pèsent sur nos industriels.

 

Craignez-vous pour la plasturgie européenne un scénario comparable à celui de l’automobile ?

Oui. La question n’est pas de savoir si les Français utiliseront encore des produits en plastique. Ils en utiliseront. La question est de savoir qui les fabriquera.

Nous aurons toujours besoin d’emballages, de seringues, de composants automobiles et de matériel médical. Si nous rendons leur fabrication trop difficile ou trop coûteuse en Europe, nous les importerons. Nous aurons perdu les emplois, les compétences et la maîtrise des approvisionnements.

C’est particulièrement préoccupant dans la santé. Une dépendance sur des équipements aussi courants que les seringues devrait suffire à nous faire réfléchir. Nous devons pouvoir conserver ou retrouver des capacités de fabrication sur des produits indispensables.

 

Vous critiquez particulièrement les objectifs fixés par la loi française antigaspillage pour une économie circulaire, dite AGEC. Pourquoi ?

La loi fixe notamment un objectif de fin de mise sur le marché des emballages en plastique à usage unique à l’horizon 2040. Elle prévoit également une réduction de 50 % du nombre de bouteilles en plastique à usage unique pour boissons mises sur le marché d’ici à 2030.

Ces perspectives ont un effet immédiat sur les décisions d’investissement. Un industriel qui veut construire une usine, ou un recycleur qui souhaite développer de nouvelles capacités, doit convaincre un financeur sur plusieurs années. Si le cadre politique laisse entendre que son marché doit disparaître, il devient beaucoup plus difficile d’obtenir les financements nécessaires.

L’emballage représente une part majeure de notre industrie. On ne peut pas demander aux entreprises d’investir dans sa transformation tout en leur donnant le sentiment que leur activité n’aura plus d’avenir. Nous avons besoin de visibilité et de cohérence.

 

Quel devrait être, finalement, le cap pour votre industrie ?

Préserver en France et en Europe notre capacité à produire tout en réduisant notre dépendance aux ressources fossiles. Cette stratégie passe notamment par le recyclage, mais aussi par le développement de matières biosourcées lorsque les applications le permettent. On peut fabriquer des plastiques à partir de ressources comme les algues, la canne à sucre ou le maïs.

Les possibilités de transformation existent. Encore faut-il permettre aux entreprises de les développer, leur donner une visibilité suffisante pour investir et bâtir une industrie plus autonome.

Si nous nous contentons de multiplier les taxes et les objectifs de disparition sans construire les solutions industrielles, nous continuerons à consommer les mêmes produits, mais nous les ferons fabriquer ailleurs.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication

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