Edito
16H28 - lundi 19 octobre 2026

Le saccage du 17 octobre : la bande-annonce d’un scénario catastrophe ? La chronique de Romain Salvatore

 

Romain Salvatore

Pillages, affrontements avec les forces de l’ordre, commerces saccagés et bâtiments publics pris pour cibles : la mobilisation du samedi 17 octobre a laissé derrière elle des images de désolation. Derrière les revendications sur le pouvoir d’achat et l’enseignement, plusieurs formes de violence se sont rencontrées, jusqu’à éclipser les manifestants eux-mêmes. Entre colère politique, pillages opportunistes et sentiment d’impunité, que révèle ce déchaînement ? Et surtout, que pourrait-il annoncer ?

Le samedi 17 octobre restera une date gravée dans le marbre, ou plutôt dans la pierre des bâtiments de France. Le pays se réveille encore groggy d’une journée de violences, tandis que les troubles semblent se prolonger. Ce qui devait être un nouvel acte des Gilets jaunes, réunissant lycéens, étudiants et automobilistes pour qui l’essence est devenue trop chère, a finalement pris des allures de guérilla urbaine.

Les revendications des manifestants ont disparu derrière les images de pillages et de destructions. Mais qualifier ces événements de « chaos », comme le fait volontiers la presse, ne suffit pas à les expliquer. D’autant que les tensions signalées au lendemain de la mobilisation posent une question supplémentaire : comment une journée de protestation peut-elle laisser place à un désordre qui lui survit ?

La France nous avait habitués aux débordements accompagnant les grandes mobilisations. Mais ce qui frappe ici, c’est la diversité des cibles : commerces, monuments, bâtiments publics. Les inscriptions « ACAB », les symboles anarchistes et les slogans politiques côtoient les vitrines brisées et les marchandises emportées. Derrière ce désordre apparent se rencontrent des motivations qui n’ont parfois rien en commun.

D’où vient cette violence ?

Il faut d’abord distinguer deux formes de violence : celle de militants venus affronter l’État et celle de pillards venus profiter de son absence.

Les premiers peuvent agir en black blocs, une tactique de manifestation qui consiste notamment à se regrouper, à masquer son identité et à intervenir collectivement. Pour certains de ces militants, l’affrontement avec la police constitue une réponse politique à ce qu’ils considèrent être la violence de l’État, parfois dans une perspective révolutionnaire. Ils recherchent la confrontation, puis tentent de se disperser.

Les seconds poursuivent un objectif plus matériel. Ils pénètrent dans les commerces, sélectionnent des marchandises et les emportent. Cette différence de méthode les expose à d’autres risques d’identification et d’interpellation : là où les premiers cherchent à disparaître après l’affrontement, les pillards doivent encore repartir avec leur butin.

Pour une partie des militants radicaux, détruire n’est pas nécessairement faire le mal pour le mal. Un commerce peut représenter le profit, un bâtiment public l’autorité, un monument l’ordre social dont on se sent exclu. S’attaquer à une boutique de vêtements peut ainsi être interprété comme une attaque contre le dernier maillon d’une chaîne économique qui commence dans les ateliers du Bangladesh et s’achève dans les vitrines occidentales.

Mais cette violence politique peut aussi ouvrir la voie à des pillages dont les motivations sont bien moins révolutionnaires. Jeux vidéo, mangas, baskets, téléphones, vêtements : les marchandises convoitées répondent à une logique de consommation, parfois méthodique, où l’on privilégie ce qui plaît, ce qui se revend et ce qui possède une valeur immédiate. Les militants prétendent combattre le capitalisme ; les pillards, eux, semblent surtout vouloir en profiter sans passer à la caisse. Et ce sont parfois les petits commerçants qui en font les frais, devenus malgré eux les représentants d’un système qu’ils ne dirigent pas.

Cette contradiction pourrait traduire un sentiment plus profond : celui du no future. Pour une jeunesse qui ne croit plus aux promesses de l’ascension sociale, pourquoi attendre, économiser et travailler pour obtenir demain ce qui semble accessible aujourd’hui par la force ? Le pillage ne serait alors pas tant un rejet de la société de consommation qu’un refus de ses conditions d’accès. On ne s’attaque donc pas seulement à ce que l’on déteste, mais aussi à ce que l’on désire.

À cela s’ajoute un phénomène de désinhibition collective, proche de ce que décrit la théorie de la vitre brisée : lorsqu’une première vitrine vole en éclats sans conséquence immédiate, la suivante semble plus facile à briser. Le nombre encourage la transgression et le pillage devient contagieux. Si une boutique Louis Vuitton est pillée, pourquoi pas un Micromania ? Pourquoi pas un Carrefour ?

 

Et l’État là-dedans ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’État semble avoir été le grand absent de cette séquence. Les forces de l’ordre ont parfois paru dépassées, réduites au rôle d’antagonistes dressant des barrières sur certains axes sans parvenir à protéger les commerces alentour.

Le sentiment d’impunité se développe dès lors qu’un pillage ne rencontre aucune réponse immédiate. Du manque de pouvoir d’achat, on glisse vers le sentiment de pouvoir tout faire. Le casseur découvre qu’il peut momentanément s’affranchir des règles, s’approprier des marchandises et défier une autorité incapable de l’en empêcher.

La persistance des tensions au lendemain de la mobilisation accentue cette impression. Une manifestation possède normalement un début, un parcours et une fin. Lorsque les violences s’en détachent, la question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre pendant un rassemblement, mais celle de la capacité de l’État à rétablir durablement son autorité.

Face à cette situation, la réponse politique paraît pourtant bien familière : reconnaître la colère, soutenir les forces de l’ordre, condamner les violences et annoncer de nouvelles mesures. Le discours présidentiel, à force de vouloir rassurer tout le monde, risque surtout de ne convaincre personne.

Car condamner est nécessaire, mais ne constitue pas en soi une politique. Que vaut une condamnation aux yeux d’individus qui contestent précisément la légitimité de celui qui la prononce ?

Le contraste devient plus frappant encore avec le déplacement diplomatique annoncé d’Emmanuel Macron dans les pays du Golfe. Quelles qu’en soient les justifications économiques et stratégiques, le calendrier offre un symbole malheureux : pendant que les commerçants ramassent les débris de leurs vitrines, le président prépare ses valises pour aller jouer au Golfe, laissant à ses ministres le soin de ramasser les balles perdues.

Mais le problème dépasse la communication présidentielle, pour le moins maladroite. L’État semble absent aux yeux des manifestants, qui réclament une baisse du coût de la vie, la rénovation des établissements scolaires et davantage de moyens pour les services publics. Autant de revendications qui supposent des arbitrages budgétaires difficiles dans un pays déjà lourdement endetté.

Les commerçants, eux, attendent de l’État qu’il protège leurs établissements, leurs salariés et leurs biens. Ils contribuent pourtant, par leur activité et leurs impôts, au financement de ces mêmes services publics dont les manifestants réclament l’amélioration. Mais lorsque leurs vitrines volent en éclats, c’est à leurs maires qu’ils demandent des comptes, lesquels se tournent à leur tour vers le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.

Un État paradoxal qui ne convainc personne. D’un côté, les militants anarchistes dénoncent son autoritarisme et assimilent sa police à une milice. De l’autre, les commerçants lui reprochent son impuissance à les protéger. Trop présent pour ceux qui le combattent, trop absent pour ceux qui comptent sur lui.

Reste alors la question des dégâts. Entre les indemnisations des assureurs, les aides publiques et les réparations financées par les collectivités, une partie de la facture risque de se répercuter sur les contribuables et les assurés. On manifestait contre la vie chère ; on se retrouve avec des commerces détruits et des dépenses supplémentaires. Le message semble clair : « Laissez-les se défouler, nous nous chargeons de la facture. » Ou plutôt : « Nous vous chargerons de la facture ! »

 

Qui a gagné, dans le fond ?

Reste une dernière question : à qui profite véritablement ce déchaînement de violence ?

Les tensions s’exacerbent, les accusations se multiplient et les images de pillages alimentent toutes sortes d’interprétations. Sur les réseaux sociaux, certains désignent immédiatement les banlieues, l’immigration et leur jeunesse comme les principales responsables des destructions. Une explication commode, qui tend pourtant à confondre les pillards les plus visibles avec l’ensemble des acteurs de la violence. Car les images de jeunes emportant des marchandises ne disent pas grand-chose de la composition des groupes militants qui affrontent les forces de l’ordre, dont les motivations et les méthodes sont bien différentes.

Dans un tel climat, la question de l’autorité et de la sécurité retrouve une place centrale. Le Rassemblement national y trouve un terrain favorable à son discours politique. Marine Le Pen n’aurait pas osé rêver de violences aussi spectaculaires, tant elles semblent donner du crédit à son discours sécuritaire. De là à imaginer qu’elle les aurait secrètement souhaitées, il n’y a qu’un pas, qu’il serait toutefois imprudent de franchir.

À l’autre extrémité, ces événements apparaissent comme une sorte de showroom de ce qu’une minorité déterminée peut accomplir. Les affrontements mobilisent les forces de l’ordre, les commerces deviennent vulnérables et les pillards profitent des brèches ouvertes par le désordre. Sans nécessairement poursuivre un objectif commun, les uns peuvent ainsi faciliter les actions des autres.

Pour les groupuscules révolutionnaires qui rêvent de renverser le grand capital, la démonstration est éloquente : nul besoin de disposer d’une majorité politique pour exercer une capacité de nuisance considérable. Une leçon qu’ils ne manqueront probablement pas de retenir.

C’est ici que les prochaines échéances électorales donnent à cette séquence une dimension plus inquiétante.

Jusqu’à présent, Emmanuel Macron incarnait, dans l’imaginaire d’une partie de la gauche radicale, le libéralisme économique et la défense de l’ordre capitaliste. Mais que se passerait-il si le pouvoir revenait demain à une droite nationaliste que ces mêmes militants qualifient de fasciste ? On peut imaginer des manifestations massives, des blocages et de nouvelles confrontations.

C’est alors qu’un autre paradoxe émerge : les violences peuvent nourrir les discours favorables au renforcement de l’autorité tout en donnant aux groupes radicaux le sentiment d’avoir démontré leur puissance. Les uns y voient la preuve qu’il faut davantage d’ordre ; les autres, que l’ordre peut être défié.

Ils pourraient ainsi contribuer à faire émerger le monstre qu’ils prétendent combattre, tout en montrant comment ils entendent lui résister.

À ce jeu, chacun peut prétendre avoir remporté une victoire symbolique. Mais ce sont les commerçants, les salariés, les habitants et les manifestants dont les revendications ont été éclipsées qui en supportent les conséquences.

On croirait presque assister au scénario d’un film politique promis à de belles entrées au box-office. Dommage qu’il ne s’agisse pas de fiction et que, derrière les images spectaculaires, il y ait des commerces détruits, des familles éprouvées et des vies bouleversées.

Alors, qui paie réellement le prix de l’entrée ?

 

Romain Salvatore

Titulaire d’un master en philosophie, spécialisation en éthique, à l’Université catholique de Louvain.

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