
Prendre l’Afrique au sérieux, c’est accepter de parler avec elle d’investissement, de rentabilité, de compétences et de création de richesses. C’est reconnaître à ses entrepreneurs la même ambition qu’aux nôtres, à sa jeunesse le même droit de réussir, à ses économies la capacité de construire leur avenir. Voilà pourquoi la démarche de Stéphane Tiki mérite notre attention. À l’occasion de la deuxième édition de « Bâtir des ponts », organisée le 19 octobre à Paris par le collectif Power House, il défend une conviction que je partage : la relation entre l’Europe et l’Afrique doit désormais se mesurer aux projets que nous réalisons ensemble.
Né au Cameroun, arrivé en France à l’adolescence, aujourd’hui vice-président du Groupement du patronat francophone et président de Power House, Stéphane Tiki connaît ces deux mondes et veut les rapprocher. Son propos a le mérite de la franchise : ceux qui souhaitent entreprendre en Afrique doivent pouvoir y venir pour réussir, gagner de l’argent et développer leurs entreprises. Pourquoi faudrait-il s’en excuser ? Un investissement durable suppose que chacun y trouve son intérêt. Encore faut-il que la richesse créée profite aussi aux territoires qui l’accueillent, à leurs salariés, à leurs entreprises et à leurs finances publiques.
Lorsqu’il affirme que « l’Afrique n’a pas besoin d’aide », Stéphane Tiki force volontairement le trait. Les urgences humanitaires, les besoins sanitaires et les difficultés de financement demeurent. Mais sa formule exprime une aspiration légitime : sortir d’une relation dans laquelle l’un serait éternellement le bienfaiteur et l’autre le bénéficiaire. Les entrepreneurs africains ont besoin de partenaires qui prennent leurs projets au sérieux, apportent des capitaux, partagent des compétences et acceptent une part du risque. Le co-investissement porte cette ambition d’une responsabilité partagée.
L’ampleur des besoins devrait suffire à mobiliser les énergies. Selon les projections des Nations unies, l’Afrique pourrait compter près de 2,5 milliards d’habitants en 2050. Cette perspective engage l’avenir de l’alimentation, de l’énergie, du logement, des transports et de la formation. Mais la démographie ne fabrique pas, à elle seule, la prospérité. Une jeunesse nombreuse constitue une force si elle peut apprendre, travailler, entreprendre et accéder aux responsabilités. C’est précisément à cette transformation des besoins en activités économiques qu’il faut consacrer nos efforts.
Encore faut-il regarder les pays tels qu’ils sont. Stéphane Tiki insiste avec raison sur une évidence trop souvent oubliée : on ne développe pas un projet au Maroc comme au Cameroun, au Sénégal comme au Congo. Les marchés, les institutions, les infrastructures et les attentes diffèrent. Une entreprise européenne qui souhaite s’implanter doit commencer par écouter ses futurs partenaires. Quels produits manquent ? Quelles compétences sont disponibles ? Quels obstacles rencontrent les entreprises locales ? Cette connaissance précise du terrain vaut davantage que bien des discours sur les « potentialités du continent ».
Les infrastructures occupent ici une place décisive. Une production agricole doit pouvoir être stockée, transformée et acheminée. Une usine a besoin d’électricité fiable. Une entreprise numérique dépend de la qualité des réseaux. En évoquant le Maroc, la Côte d’Ivoire ou le Kenya, les pays les plus développés d’Afrique selon nous avec l’Afrique du Sud, Stéphane Tiki rappelle que des dynamiques sont déjà à l’œuvre, selon des trajectoires différentes. Il faut les étudier, comprendre leurs réussites et leurs limites, puis soutenir les projets capables de répondre aux besoins locaux. L’agriculture, l’énergie, le numérique, mais aussi les industries culturelles et le sport offrent des terrains de coopération concrets.
Dans l’agriculture, par exemple, les projets abondent, notamment celui que suit Opinion Internationale avec le projet de création d’une filière vanille d’excellence au Cameroun par l’homme d’affaire Ismaël Njoya.
Cette ambition concerne également les échanges entre pays africains. La Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, vise justement à approfondir l’intégration économique et à développer un marché continental des biens et des services. Son intérêt se jugera dans la vie des entreprises : des débouchés plus accessibles, des procédures plus simples, des chaînes de production régionales plus solides. Les ponts que nous souhaitons construire entre l’Europe et l’Afrique seront d’autant plus utiles que les économies africaines pourront elles-mêmes mieux commercer entre elles.
Sur la mauvaise gouvernance, cependant, l’optimisme doit s’accompagner d’une exigence sans faiblesse. Interrogé sur la corruption, Stéphane Tiki rappelle qu’elle existe aussi en Europe et ailleurs. C’est vrai mais pas dans la même proportion. Partout où elle détourne les ressources publiques, fausse la concurrence ou conditionne l’accès à un marché, elle pénalise d’abord ceux qui travaillent honnêtement. Les entrepreneurs africains en sont eux-mêmes les premières victimes. Leur rendre justice suppose de défendre des règles transparentes, des contrats respectés, une justice accessible et des administrations responsables.
L’amitié avec l’Afrique autorise cette franchise. Elle l’exige même. Les partenaires européens doivent, eux aussi, accepter ces règles et répondre de leurs pratiques. Quant aux réseaux d’affaires, leur utilité doit être d’ouvrir l’accès à l’information et aux bons interlocuteurs. Ils doivent permettre à un projet solide de trouver sa place, y compris lorsque son porteur ne dispose d’aucune proximité avec le pouvoir. C’est à cette condition que la mise en relation devient un véritable instrument de développement.
L’autre urgence est celle de la formation. Stéphane Tiki évoque ces diplômés qui, faute de débouchés correspondant à leurs études, exercent des métiers très éloignés de leur qualification. Derrière ce constat, il y a des années d’efforts, des sacrifices familiaux et des espoirs déçus. Faire travailler ensemble les pouvoirs publics, les établissements de formation et les entreprises devient indispensable. L’apprentissage, l’alternance et les formations techniques doivent permettre aux jeunes d’acquérir des compétences recherchées, tout en leur donnant les moyens d’évoluer. Les initiatives dans les métiers du numérique, comme celles qu’il cite autour de l’association 10 000 Codeurs, participent à cette ambition.
La France a toute sa place dans cette coopération. Stéphane Tiki croit à ses savoir-faire dans les transports, la formation et l’organisation des projets. Il a raison de vouloir les mettre au service de partenariats nouveaux. Mais notre présence devra se gagner par la qualité des offres, la fiabilité des engagements et l’attention portée aux priorités de chaque pays. L’histoire commune et la langue française peuvent faciliter les échanges ; elles ne dispensent jamais de faire ses preuves. Il faut aussi reconnaître pleinement le rôle des diasporas, dont l’expérience et les réseaux peuvent rapprocher les entreprises des deux continents.
« Bâtir des ponts » porte donc une ambition utile. Son prolongement devra se lire dans des investissements réalisés, des formations qui débouchent sur des emplois, des entreprises qui grandissent et des partenariats qui durent. C’est sur ces résultats que se reconstruira la confiance. Stéphane Tiki nous invite à regarder l’Afrique avec ambition et à nous engager auprès de ceux qui la font avancer. Prenons cette invitation au sérieux. La France et l’Europe ont beaucoup à construire avec eux.
Michel Taube





















