Edito
03H24 - jeudi 15 octobre 2026

L’Amérique a-t-elle perdu la tête ? Quand la justice renonce à faire société. La chronique de Romain Salvatore

 

Romain Salvatore - Jordan Bardella devrait-il être éternellement antisémite ?

Une fois de plus, l’actualité nous rappelle à quel point les États-Unis incarnent un paradoxe civilisationnel. À la pointe du progrès économique et technologique, ils entretiennent pourtant un rapport profondément contradictoire aux droits humains. Alors que le Pentagone envisage de retransmettre en direct sur Internet l’exécution d’un condamné à mort, la peine capitale revient au cœur du débat. Mais au-delà de l’indignation qu’elle génère, cette pratique interroge notre conception même de la justice. Une société peut-elle légitimement ôter la vie au nom de la protection de celle-ci ? Et lorsque certains crimes semblent impardonnables, jusqu’où peut aller notre désir de punir ? Entre faillibilité judiciaire, contradictions de la morale populaire et devoir d’exemplarité de l’État, la peine de mort révèle une question plus fondamentale : une société juste doit-elle chercher à éliminer ses criminels ou à prévenir les crimes qui les ont conduits devant elle ?

 

L’Amérique de tous les excès

Aux États-Unis, la peine de mort n’en finit plus de faire polémique. Ces dernières semaines, plusieurs affaires sont venues raviver un débat que le pays semble incapable de trancher, tant les controverses autour de la peine capitale se succèdent.

Le 30 septembre, Christa Pike, condamnée à mort pour un meurtre commis en 1995, a survécu à son injection létale après avoir passé près de trente ans dans le couloir de la mort. Face à cet échec, le gouverneur du Tennessee a suspendu les exécutions prévues pour le reste de l’année et ordonné une enquête indépendante. Quelques jours plus tard, une nouvelle controverse éclate, cette fois autour de Nidal Hasan. Cet ancien psychiatre de l’armée américaine, condamné à mort en 2013 pour avoir assassiné treize personnes sur la base militaire de Fort Hood en 2009, avait notamment justifié son geste par son opposition aux interventions militaires américaines en Irak et en Afghanistan, où il devait lui-même être déployé. Mais cette fois, ce n’est pas tant le crime ou la condamnation qui font débat que le projet de retransmettre son exécution en direct sur Internet.

Entre une exécution qui échoue et une autre que l’on envisage de diffuser comme un spectacle, la peine capitale semble révéler les contradictions d’un système judiciaire qui peine à fixer les limites de son propre pouvoir de punir.

En 2025, les États-Unis ont procédé à 47 exécutions, dont 19 en Floride. Pourtant, 23 des 50 États américains ont déjà aboli la peine capitale, tandis que dix autres, qui la conservent dans leur législation, n’ont procédé à aucune exécution depuis au moins dix ans. Le pays apparaît ainsi profondément divisé sur la question : tandis que certains États continuent de multiplier les mises à mort, d’autres ont choisi d’y renoncer.

Nous voilà, nous, Européens, dans une situation particulière. Sur un continent où la peine de mort a presque entièrement disparu, nous avons progressivement érigé le refus d’exécuter un condamné en principe fondamental de notre conception de la justice. Mais cette conviction n’épuise pas le débat moral. La question ressurgit régulièrement, notamment lorsque certains crimes suscitent une indignation collective particulièrement forte. Terroristes, violeurs d’enfants, meurtriers multirécidivistes : face à ceux dont les actes semblent exclure toute perspective de réinsertion, la tentation d’une sanction définitive demeure.

Car derrière cette indignation se cache une interrogation plus profonde : pourquoi une société devrait-elle préserver la vie d’un criminel dont elle estime qu’il ne pourra jamais retrouver sa place parmi les siens ?

 

Quand on ne veut plus faire société

La peine de mort présente un avantage apparent : elle tranche définitivement une question. Que faire des criminels dont le passé est trop lourd pour envisager un retour dans la société ? Elle semble apporter une réponse simple : plus de récidive possible, plus de place occupée à perpétuité dans une prison, plus de débats judiciaires autour des réductions de peine ou des aménagements pour bonne conduite. Face à l’horreur, certains noms reviennent inévitablement : Marc Dutroux, Salah Abdeslam ou encore Michel Fourniret, lorsqu’il était encore en vie. Quiconque a déjà discuté de la peine capitale au comptoir d’un bistrot aura probablement entendu ces sentences expéditives : « Il faudrait les tuer et on n’en parle plus », « S’il sort, je l’attendrai dehors ». Des paroles lourdes de sens, qui traduisent une conviction profondément ancrée : certains crimes seraient impardonnables, et leurs auteurs auraient perdu jusqu’au droit de vivre parmi nous.

Mais cette indignation collective révèle aussi les contradictions de notre rapport à la violence. Plus récemment, en Belgique, Grégory Lenoci a été condamné à dix-sept ans de prison pour avoir sauvagement agressé un voisin qu’il soupçonnait d’avoir violé son beau-fils de six ans. Alors que la gravité de son acte aurait pu, dans certains systèmes pénaux, lui valoir la peine capitale, sa condamnation a occasionné un immense élan de solidarité, notamment à travers une cagnotte alimentée par des milliers de donateurs. La violence n’est donc pas toujours jugée indépendamment de ses circonstances : l’identité de celui qui l’exerce, celle de sa victime et les motivations qu’on lui prête peuvent profondément modifier notre appréciation morale. La justice pénale et le sentiment populaire de justice ne se rejoignent pas nécessairement.

Cette ambiguïté dépasse d’ailleurs le cadre de la vengeance individuelle. Certains auteurs de massacres sont présentés comme des résistants par ceux qui adhèrent à leur cause. Les attaques du 7 octobre 2023, perpétrées par le Hamas contre Israël, ont notamment ravivé les débats autour de la frontière entre résistance armée, terrorisme et violence contre les civils. Si la riposte israélienne à Gaza a elle-même suscité de profondes condamnations en raison de son ampleur et de ses conséquences humaines, cela ne saurait effacer la nature des crimes commis contre les populations civiles israéliennes. Pourtant, selon le récit politique auquel on adhère, une même violence peut être condamnée comme une atrocité ou célébrée comme un acte de résistance.

Et cette capacité à trouver des justifications, voire des admirateurs, aux auteurs des crimes les plus graves ne se limite pas aux conflits politiques. Salah Abdeslam a attiré l’admiration de certains sympathisants djihadistes, Marc Dutroux a reçu des lettres d’amour, et Michel Fourniret lui-même a attiré des admiratrices. C’est notamment en prison qu’il a noué une relation avec Monique Olivier, laquelle débouchera sur un véritable pacte criminel.

 

La justice par-delà le bien et le mal

S’il est une chose que l’histoire de la philosophie morale nous enseigne, c’est que les hommes ne se sont jamais accordés sur une conception unique du bien et du mal. Si chacun peut, dans son for intérieur, condamner ou même admirer un criminel pour ses actes, la justice est supposée s’affranchir de ces jugements particuliers pour appliquer des principes communs, indépendamment des passions individuelles. Mais la justice reste une institution humaine, traversée par les valeurs, les préjugés et les contradictions de ceux qui la rendent.

C’est notamment l’une des raisons qui peuvent nous conduire à rejeter la peine de mort. Car les valeurs évoluent, les opinions changent, et une société peut un jour décider de réhabiliter celui qu’elle avait autrefois condamné. Elle peut reconnaître une erreur, réexaminer une responsabilité ou simplement reconsidérer la place qu’elle souhaite accorder à un individu. La peine capitale, elle, supprime définitivement cette possibilité. Là où une condamnation peut être révisée, une peine aménagée et une liberté rendue, la mort ne permet aucun retour en arrière. Or, c’est précisément parce que la justice est faillible, et parce qu’elle doit tendre vers l’impartialité sans jamais pouvoir prétendre à l’infaillibilité, que nous pouvons refuser de lui confier un pouvoir aussi définitif.

Albert Camus illustre remarquablement cette difficulté dans L’Étranger. Meursault, homme ordinaire dont le rapport au monde déroute son entourage, commet un meurtre dont les motivations demeurent obscures. Pourtant, au cours de son procès, ce n’est plus seulement son crime qui semble être jugé, mais sa personnalité, son indifférence apparente et jusqu’à son absence de larmes lors des funérailles de sa mère. La justice finit par condamner à mort un homme dont elle réprouve autant l’attitude face à la vie que l’acte qu’il a commis. Camus révèle ainsi le danger d’une justice qui, sous couvert de juger des faits, se met à condamner une manière d’être. Car la faillibilité judiciaire ne réside pas seulement dans la possibilité de se tromper sur les faits, mais aussi dans la manière de les interpréter et d’en apprécier la gravité.

Mais au-delà de cette faillibilité se pose une question plus fondamentale encore : celle des limites que l’État doit imposer à son propre pouvoir de punir. Après tout, nous lui reconnaissons déjà le droit de priver un individu de liberté, alors même que nous condamnons la séquestration lorsqu’elle est commise par un particulier. Pourquoi en irait-il autrement de la vie ? Peut-être parce que la prison, aussi lourde soit-elle, laisse subsister celui qu’elle sanctionne, tandis que l’exécution supprime jusqu’à la possibilité de lui rendre un jour justice. Si l’enfermement permet de protéger durablement la société d’un individu dangereux, que vient alors accomplir sa mise à mort ? Est-elle encore une nécessité de justice, ou devient-elle une manière de satisfaire notre désir de vengeance ?

C’est alors le devoir d’exemplarité de la puissance publique qui se trouve interrogé. Alors que l’on condamne un homme pour avoir ôté la vie à autrui, on lui retire à son tour la sienne au nom de cette même justice. Comment convaincre que la vie humaine constitue une valeur fondamentale lorsque l’institution chargée de la protéger s’autorise elle-même à la supprimer ? Comment demander aux citoyens de renoncer à la vengeance lorsque la justice semble parfois en institutionnaliser le principe ? Et surtout, comment prétendre sacraliser la vie d’autrui tout en envisageant de retransmettre, en direct, l’exécution d’un condamné ?

 

A qui la faute ?

« L’État nous a abandonnés. » C’est une phrase que l’on entend parfois dans la bouche des victimes des pires atrocités. Pas nécessairement parce que la police était absente au moment des faits, mais parce que des signes avaient été donnés, des appels à l’aide lancés, des alertes ignorées. Et lorsque les victimes encore en vie réclament réparation, ce n’est pas toujours vers leur bourreau qu’elles se tournent, mais parfois vers la société tout entière, à laquelle elles reprochent de ne pas avoir su les protéger.

Car une mise à mort ne fait jamais revenir un défunt. Une vengeance, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut restituer ce qui a été perdu. Une société juste ne saurait donc être celle qui condamne, puis oublie. Elle doit aussi être celle qui accompagne les victimes, qui entend les appels à l’aide et qui intervient avant que l’irréparable ne soit commis.

La peine de mort, si elle peut sembler apporter une réponse définitive à certains crimes, ne constitue finalement qu’une solution de façade aux défaillances d’un système pénal et social. Elle élimine le condamné sans nécessairement résoudre les problèmes qui ont permis au crime de se produire. Elle sanctionne les conséquences sans toujours interroger les causes.

Et si nous ne voulons plus faire société avec certains individus, encore faut-il nous demander ce qui les a conduits à commettre l’irréparable. Non pas pour les excuser, ni pour leur retirer la responsabilité de leurs actes, mais pour comprendre ce qui aurait pu être empêché.

Car l’ambition d’une société juste ne devrait pas être de savoir comment se débarrasser de ses criminels, mais de faire en sorte qu’il y ait, demain, moins de crimes à punir et moins de victimes à pleurer.

 

Romain Salvatore

Titulaire d’un master en philosophie éthique à l’Université catholique de Louvain