Edito
06H13 - jeudi 15 octobre 2026

Ammar Abd Rabbo, l’homme qui monnaye le retrait de ses mensonges : les questions dérangeantes d’un accord à 40 000 euros

 

Deux montants éclairent le conflit opposant Ammar Abd Rabbo à un célèbre homme d’affaires. Selon le compte rendu de Jérôme Goulon, l’avocat de ce dernier a affirmé devant le tribunal judiciaire de Paris que le journaliste avait reçu 40 000 euros dans le cadre d’un accord prévoyant le retrait de publications accusatoires. Le photographe réclame aujourd’hui, d’après le même article, 120 000 euros dans une procédure concernant des textes consacrés à son passé. L’audience du 14 octobre 2026, consacrée à un incident de procédure, a ainsi remis en lumière les conditions d’une transaction conclue trois ans auparavant.

Devant la 4e chambre, 1re section, Me Jean-Marc Fedida a détaillé le protocole signé le 27 octobre 2023. Il a expliqué que son client avait été visé pendant plusieurs années par des publications qu’il considère comme dénigrantes. L’arrangement comportait, selon sa présentation, un versement de 40 000 euros à Ammar Abd Rabbo et le retrait de contenus diffusés sur Internet, notamment des stories. Les deux parties devaient également renoncer à se dénigrer pendant vingt ans, publiquement comme en privé.

Représentant le photographe, Me Eva Lee, collaboratrice de Me Benoît Huet, a défendu la finalité de cet accord : mettre un terme à près de vingt ans de relations conflictuelles. Elle a insisté sur les obligations personnelles consenties par les signataires. Selon le récit de l’audience, elle n’a contesté oralement ni les 40 000 euros évoqués par son confrère ni les engagements de suppression des publications. Les conditions financières décrites par Me Fedida n’ont donc pas fait l’objet d’une contestation orale rapportée dans ce compte rendu.

Sur le terrain journalistique, cet arrangement demeure embarrassant. La diffusion d’accusations engage la crédibilité de celui qui les publie ; leur retrait dans une transaction financière interroge les motivations de leur diffusion et la place accordée à l’information du public. Sans que l’existence d’un accord suffise à établir la véracité ou la fausseté des publications, le rapprochement entre leur suppression et une contrepartie de 40 000 euros appelle des éclaircissements. Ammar Abd Rabbo affirmait pourtant en 2017 que « le photographe est investi d’une mission de vérité par le public ».

Cette affaire s’ajoute aux polémiques suscitées par ses portraits de Bachar al-Assad et de sa famille. Les photographies montrant le dirigeant syrien dans son intimité ont alimenté les critiques sur l’image qu’elles donnaient d’un régime marqué par la répression. Le photographe conteste néanmoins avoir soutenu politiquement ce pouvoir. Me Eva Lee a rappelé à l’audience qu’il n’avait jamais été, selon elle, photographe officiel de Bachar al-Assad et qu’il avait dénoncé les crimes du régime.

Sa nomination comme chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, en 2017 sous la présidence d’Emmanuel Macron, a elle aussi été contestée. En février 2025, Christelle D’Intorni a demandé le retrait de cette décoration, puis souhaité une commission d’enquête parlementaire sur les relations entre la France et l’ancien pouvoir de Damas. Le différend financier évoqué à Paris ajoute désormais une question à ce dossier : comment un professionnel revendiquant une mission de vérité explique-t-il le retrait de ses accusations dans un accord comportant une telle contrepartie ?

 

Emma Ray