Edito
10H49 - dimanche 11 octobre 2026

Pourquoi il faut soutenir l’Arabie saoudite de MBS. L’édito de Michel Taube

 

Pourquoi il faut soutenir l’Arabie saoudite de MBS. L’édito de Michel Taube

Il faut soutenir l’Arabie saoudite.

Il faut le dire clairement, au moment où ses habitants et ses infrastructures sont pris pour cibles. Le 10 octobre, une attaque contre l’aéroport international du roi Khaled, à Riyad, a fait au moins douze morts et 309 blessés, selon les autorités saoudiennes. Attribuée aux Houthis, elle intervient après d’autres frappes meurtrières contre cet aéroport. Des vols ont été détournés, des opérations suspendues, un avion commercial endommagé lors des attaques précédentes. Derrière les rapports de force régionaux, il y a aussi des vies humaines.

Ne soyons pas dupes : cette déstabilisation menace bien davantage que le royaume saoudien.

Les Houthis sont les chevaux de Troie de puissances ennemies : l’importance des transferts de matériel, l’assistance technique et des formations proviennent des gardiens de la révolution iraniens, notamment de la force Al-Qods, du Hamas, du Hezbollah et de spécialistes irakiens. Les Houthis conservent leurs objectifs propres, enracinés dans l’histoire yéménite, mais leur puissance militaire ne s’explique pas sans ces appuis extérieurs. Missiles, drones, savoir-faire : Téhéran a contribué à donner à un mouvement local une capacité de nuisance régionale.

 

L’équation économique et militaire

Les attaques contre les installations pétrolières, les aéroports et les routes maritimes exposent l’économie mondiale à de nouvelles secousses. En mer Rouge et autour du détroit de Bab el-Mandeb, la sécurité des approvisionnements concerne aussi directement l’Europe et l’Asie. L’Arabie saoudite doit, de surcroît, préserver des capacités de défense antiaérienne que la multiplication des frappes met sous pression. Laisser ses infrastructures civiles devenir des cibles ordinaires serait accepter que le chantage militaire dicte progressivement les échanges entre l’Orient et l’Occident.

Emmanuel Macron, et nous saluons cette initiative, a annoncé le 24 septembre lors d’un entretien télévisé sur TF1 et France 2, l’envoi de « moyens militaires » français en Arabie saoudite. Des soldats ? Des radars ? Des systèmes de défense ? Nous ne connaissons pas le détail de de ces moyens mais ils sont destinés à protéger le site énergétique de Yanbu, principal terminal saoudien d’exportation de brut sur la mer Rouge, cible d’attaques des Houthis du Yémen.

Le 24 août 2026, le chef de l’Etat français et Mohammed ben Salmane avaient adopté une déclaration prévoyant un renforcement de la coopération en matière d’armement et de formation militaire.

 

Le 7 octobre

Le 7 octobre 2023 éclaire tragiquement cet enjeu de rapprochement avec Ryiad.

Faire échouer le rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël figurait parmi les objectifs stratégiques attribués au Hamas. La perspective d’une normalisation menaçait le projet du mouvement islamiste dont la destruction de l’Etat d’Israël, de la mer au Jourdain, est dans son ADN.

Une des principales raisons du déclenchement du 7 octobre par le Hamas soutenu par le Hezbollah et le régime des mollahs à Téhéran était donc l’imminence ou la perspective d’un accord de paix entre l’Arabie saoudite et Israël.

Une paix entre Riyad et Jérusalem aurait en effet une portée qui dépasserait largement la signature d’un traité. L’Arabie saoudite abrite La Mecque et Médine, au cœur de la révélation et de l’histoire musulmanes. Ces lieux sont sacrés pour l’ensemble des musulmans, sunnites comme chiites.

L’Arabie saoudite est au monde musulman ce qu’Israël est aux juifs : la terre de la révélation, la terre promise, une terre sacrée.

Un rapprochement assumé entre le royaume des deux lieux saints de l’Islam et l’État d’Israël porterait un message considérable de coexistence. Encore faudrait-il bien entendu lui donner une assise durable, comprenant une perspective politique crédible pour les Palestiniens. Un Etat palestinien sans le Hamas à sa tête : des Palestiniens mdernistes, Israël et l’Arabie saoudite devraient s’entendre sur cet objectif clé.

 

Une société saoudienne en profonde transformation grâce à MBS

Mais soutenir l’Arabie saoudite suppose aussi de comprendre ce qui s’y transforme. Première économie du monde arabe, le royaume a engagé, avec Vision 2030, lancée en 2016, une diversification qui touche l’investissement, l’emploi, la culture, le tourisme et la vie quotidienne des Saoudiens.

Sous l’impulsion de Mohammed ben Salmane, une société longtemps enfermée dans des interdits particulièrement rigides change à une vitesse que beaucoup d’observateurs occidentaux peinent encore à mesurer.

Le changement a commencé par un recul concret du pouvoir de contrainte religieuse dans l’espace public. En avril 2016, la police religieuse a été privée de ses pouvoirs d’arrestation, de poursuite et de contrôle d’identité. Dans un pays où ses interventions pesaient sur les comportements, les rencontres et les tenues, cette décision a modifié le quotidien.

Puis la séparation obligatoire des accès aux restaurants entre hommes seuls et familles a été levée en 2019. Ce que nous considérons ailleurs comme banal représentait là-bas un déplacement majeur des frontières du permis et de l’interdit.

La transformation de la condition féminine est plus décisive encore. Depuis juin 2018, les Saoudiennes peuvent conduire. Nous avions d’ailleurs lancé en 2013 la campagne « Let them drive » avec notre ami, champion du monde des rallyes et ancien député européen, Ari Vatanen.

En 2019, les femmes de 21 ans et plus ont obtenu la possibilité de demander un passeport et de voyager à l’étranger sans l’autorisation d’un tuteur masculin. Les réformes leur ont également permis d’accomplir davantage de démarches d’état civil, notamment de déclarer la naissance de leurs enfants. Des protections contre les discriminations professionnelles ont été introduites. Une loi contre le harcèlement avait, dès 2018, posé un autre jalon. La tutelle masculine n’a pas disparu de tous les domaines, mais les possibilités de déplacement, de travail et d’autonomie se sont considérablement élargies.

Ces évolutions produisent des résultats mesurables. Une étude du FMI publiée en 2026 constate que la participation des Saoudiennes au marché du travail a presque doublé entre 2017 et 2024. Une femme qui travaille, qui dispose de revenus et qui peut se déplacer gagne une capacité nouvelle à décider de sa vie. Le mouvement s’accompagne de réformes de l’environnement des entreprises, du marché du travail et des investissements. La nouvelle législation sur l’investissement, entrée en vigueur en 2025, vise notamment à améliorer le traitement des investisseurs étrangers et leurs garanties. Derrière les grands projets, il y a donc aussi un changement des règles économiques.

La culture a, elle aussi, retrouvé des espaces. Les cinémas commerciaux ont rouvert en avril 2018 après plus de trente-cinq ans d’interdiction. Un ministère de la Culture distinct a été créé la même année. Concerts, festivals, production cinématographique, bibliothèques, formation artistique : des activités auparavant marginalisées ou interdites sont devenues des composantes de la politique publique. Le festival international du film de la mer Rouge participe à cette ouverture.

Toutes ces initiatives changent la vie d’une jeunesse qui veut créer, sortir, travailler et rencontrer le monde. Et rappelons que parmi les 35 millions d’habitants (dont près de 45% sont des résidents étrangers), les jeunes de moins de 30 ans représentent 60% des Saoudiens et près de 45% de la population totale.

Cette ouverture passe aussi par l’éducation. Les études d’IMPACT-se sur les manuels saoudiens relèvent une réduction progressive des contenus extrémistes et discriminatoires, ainsi qu’une place accrue accordée à la coexistence et à l’esprit critique. Leur analyse des programmes de 2024 à 2026 confirme cette tendance, tout en signalant des améliorations encore nécessaires. Il faut prendre au sérieux ces changements : le recul de l’islamisme se joue également dans ce que l’on apprend aux enfants sur les autres croyants, sur le monde et sur leur propre liberté de penser.

Le tourisme constitue une autre révolution. L’ouverture des visas touristiques électroniques en 2019 a élargi l’accueil au-delà des déplacements religieux et professionnels. À AlUla, le développement s’appuie sur les paysages, l’archéologie et le patrimoine, notamment le site nabatéen d’Hegra. La coopération avec la France et la création de la Villa Hegra illustrent cette ambition culturelle. Le royaume possède ainsi les moyens de proposer une expérience qui dépasse les centres commerciaux et la consommation de luxe : découvrir des civilisations, des lieux, des traditions. Cette promesse devra se juger à la protection réelle du patrimoine et à la place donnée aux habitants.

Jean-Yves Le Drian, ancien ministre de la défense et des affaires étrangères français, préside l‘Agence française pour le développement d’AlUla (AFALULA).

Reconnaître ces avancées oblige à regarder aussi ce qui résiste. L’ouverture sociale ne s’est pas accompagnée d’une liberté politique comparable. Les atteintes aux droits des opposants et des défenseurs des libertés demeurent documentées. Et certaines militantes qui avaient réclamé les réformes finalement adoptées ont elles-mêmes subi la répression. Une relation solide avec Riyad doit permettre d’aborder ces faits avec franchise et de demander des progrès supplémentaires.

 

La peine de mort

La peine de mort demeure, à cet égard, une chappe de plomb. Amnesty International a recensé au moins 356 exécutions en Arabie saoudite en 2025.

Nous sommes convaincus qu’il faut porter le dialogue jusque devant les plus hautes autorités politiques, judiciaires et théologiques du royaume pour obtenir la suspension des exécutions, la commutation des condamnations et, à terme, l’abolition. Depuis 2007, l’Assemblée générale des Nations unies appelle à un moratoire universel sur les exécutions en vue d’abolir la peine capitale. C’est une voie concrète qu’il faut proposer et défendre. Elle n’adviendra que lorsque le travail théologique aura été fait, comme l’a fait l’Eglise catholique sous Jean-Paul II.

Dans notre contribution publiée à l’occasion de la Journée mondiale contre la peine de mort du 10 octobre, nous avons rappelé l’importance d’un débat juridique et théologique au sein même de l’islam. La protection de la vie, le pardon, le repentir, les conditions rigoureuses d’application des peines et les possibilités de sanctions alternatives nourrissent une argumentation abolitionniste. Mobilisons les théologiens, les juristes et les responsables publics en Arabie saoudite notamment autour de ces ressources. Une évolution saoudienne sur ce terrain pourrait avoir une portée considérable dans le monde musulman.

À MBS, qui a su faire reculer tant d’interdits, il faut demander d’ouvrir aussi ce chantier.

 

Riyad ou Téhéran des mollahs, il faut choisir !

Face au régime iranien et aux organisations armées qu’il soutient, une stratégie globale est indispensable. L’intervention militaire américaine et israélienne, conduite hâtivement et isolément et sans concertation, même si elle était légitime sur le fond, a échoué car elle n’a pas été concertée. La sécurité d’Israël, des monarchies du Golfe et des voies commerciales se construira ensemble ou tout le monde y perdra. Il faut une défense coordonnée, une pression sur les réseaux d’armement, mais aussi une perspective diplomatique et politique.

Mieux, la chute du régime des mollahs et des Gardiens de la révolution à Téhéran (qui finira par advenir car le peuple iranien continue à être opprimé), la paix entre Israël et ses voisins, le recul de l’islamisme dans l’Islam, le rapprochement entre l’Orient et l’Occident exigent des partenaires capables d’agir sur les réalités politiques, économiques et religieuses.

Tous ces défis passent par Riyad.

L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane est l’un de ces partenaires essentiels. Sa sécurité concerne nos intérêts ; sa transformation mérite notre attention ; ses réformes doivent être encouragées et approfondies. La France et l’Europe ont vocation à porter avec elle une alliance exigeante, tournée vers la paix, la prospérité et la dignité humaine.

Voilà pourquoi il faut soutenir l’Arabie saoudite de MBS.

 

Michel Taube

Michel Taube

Le Pen condamnée mais présidentiable : l'humiliation ou la justice face aux politiques. L'édito de Michel Taube
Directeur de la publication