
L’audition de la directrice générale de YouTube France, Justine Ryst, devant le Sénat le 3 juin dernier n’est pas passée inaperçue dans le secteur des médias. Derrière les discussions techniques autour du financement de la création numérique, c’est en réalité une question bien plus large qui a été posée : quelle place les pouvoirs publics souhaitent-ils accorder à l’information produite sur les plateformes numériques ?
Depuis la disparition du dispositif CNC Talent au 1er janvier 2026, remplacé par le Fonds d’aide à la création pour les plateformes sociales, les règles du jeu ont changé. Désormais, les contenus à vocation journalistique ou informative sont exclus du périmètre des aides, le Centre national du cinéma et de l’image animée estimant que sa mission consiste avant tout à soutenir la création artistique et culturelle.
Une orientation qui suscite toutefois de nombreuses interrogations. Car le paysage médiatique de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui d’il y a dix ans. Une partie croissante du public, notamment les moins de 35 ans, s’informe désormais directement sur les plateformes numériques à travers des formats vidéo produits par des journalistes indépendants, des médias natifs du web ou des créateurs spécialisés dans la vulgarisation de l’actualité internationale, économique ou scientifique.
C’est précisément ce décalage qu’a dénoncé Justine Ryst devant les sénateurs. La dirigeante a notamment souligné l’écart entre les quelque 44 millions d’euros générés par la taxe sur les services vidéo et les montants effectivement réinvestis dans l’écosystème des créateurs. Mais au-delà de la question budgétaire, son intervention met en lumière une problématique plus profonde : la difficulté des institutions à adapter leurs mécanismes de soutien aux nouvelles formes de production de l’information.
Aujourd’hui, un créateur qui réalise des documentaires culturels ou artistiques peut prétendre à certaines aides publiques. En revanche, un journaliste indépendant qui produit régulièrement des enquêtes ou des analyses d’actualité sur les plateformes sociales demeure exclu de ces dispositifs, même lorsque son audience rivalise avec celle de médias traditionnels.
Le sujet dépasse largement le cadre de YouTube. À travers l’Europe, les gouvernements cherchent à préserver le pluralisme de l’information tout en accompagnant la transformation numérique du secteur médiatique. Or une part grandissante de cette information est désormais produite en dehors des structures historiques de la presse, de la radio ou de la télévision.
La réflexion ouverte par YouTube intervient donc à un moment charnière. Faut-il continuer à distinguer strictement création audiovisuelle et information numérique ? Ou faut-il reconnaître que certains créateurs participent désormais pleinement au débat public et à la circulation des connaissances ?
Le futur du financement de l’information passera probablement par la réponse à cette question. Car si les usages évoluent plus vite que les dispositifs publics, le risque est de voir se creuser un fossé entre les médias que les institutions soutiennent et ceux que les citoyens consultent quotidiennement. Pour les décideurs comme pour les plateformes, le défi est désormais de construire un modèle capable d’accompagner cette mutation sans renoncer aux exigences de qualité, d’indépendance et de pluralisme qui fondent le rôle de l’information dans une démocratie.

Aimé Kaniki – Journaliste à Entrevue, rédacteur en chef des médias Infomatin.fr et Afriquematin.info








