Edito
05H39 - samedi 24 février 2024

Pour une année blanche sur le tapis vert du Salon de l’agriculture ! L’édito de Michel Taube et Laurent Tranier

 

Le Salon de l’agriculture, c’est sacré ! 

Voilà 60 ans que les paysans vont au-devant des Français en montant à la capitale chaque année au moment des vacances d’hiver, 60 ans que les Français leur retournent cette forme de déclaration d’amour en assurant le succès du Salon international de l’agriculture.

Pendant que la terre et les paysans se reposent en attendant les semis de printemps, cet événement annuel ouvre donc ses portes à Paris : ni un président de la République ni 4000 exploitants et transformateurs agricoles qui feront une grande part, parfois la moitié, de leur chiffre d’affaires annuel en dix jours, ni ces centaines de milliers de Français qui viendront sentir le cul des vaches, ne sauraient le manquer.

Et pourtant, – c’est une mutation nécessaire mais c’est peut-être aussi un crève-cœur -, en soixante ans, la population rurale de notre beau pays a fondu comme neige au soleil. ​​En 1982, il y a quarante ans, on comptait 1,6 million d’agriculteurs, soit 7,1 % de l’emploi total. L’érosion continue du nombre d’exploitations agricoles est sidérante : la France est passée de près d’1,6 millions d’exploitations agricoles en 1970 à plus de 400 000 en 2020.

Car la crise agricole est bien là. Crise économique avant tout, crise morale et même existentielle.

Le Salon des 60 ans est donc l’objet de toutes les craintes :  jamais une édition du SIA n’avait été tant attendue et en même temps redoutée que celle de 2024.

« Chacun peut comprendre que la civilisation agricole et rurale est en danger », comme le reconnaît Jean-Luc Poulain, Président du Salon International de l’Agriculture, dans un message solennel adressé fin janvier à tous les participants de cet événement tant attendu.

Cet agriculteur, passionné de chevaux, préside aux destinées du Salon depuis 2008 et a accordé un entretien à Opinion Internationale.

Car si la colère agricole a surgi tout en rencontrant un assentiment presque unanime des Français, c’est parce que, fondamentalement, nul ne veut, à part ceux qui en profitent, de CE changement de civilisation.

Les auteurs de ces lignes sont profondément libéraux, européens, ouverts au monde et attachés en même temps à la modernité et aux traditions, aux belles réussites et aux innovations. Mais la financiarisation, la numérisation tous azimuts du monde, la bureaucratie aveugle et étouffante française et européenne, l’explosion des frontières et le retour du choc des empires sont autant de tempêtes qui se transforment en tornade dévastatrice. 

La ruine de pans entiers de nos sociétés met sur la paille des métiers et des travailleurs par millions.

Les paysans, alors même qu’ils se sont adaptés aux temps nouveaux, alors même qu’ils sont souvent des innovateurs, des créateurs de solutions, sont les premières victimes de cette tornade. Et loin d’être les seuls.

Les gilets verts d’aujourd’hui succèdent aux gilets jaunes de 2019 : ils ressemblent étonnamment aux premiers d’entre eux, ceux des ronds-points de province qui étaient composés d’artisans, de salariés pauvres, de ces Français méconnus, oubliés, délaissés, parfois même méprisés par la France jacobine d’en haut et de là-bas.

Le message des paysans est clair : oui à un nouveau monde, mais NON à la perte de valeurs ancestrales du travail, du respect, de la terre, de la famille. NON à la paupérisation du travail matinal et bien fait. NON à la disparition des ruralités.

Peuple politique s’il en est, le peuple français sera peut-être le premier à dire NON aux excès de ce monde devenu fou. Et les paysans sont peut-être les premiers à dire NON parmi ceux qui se soulèvent.

Ce sont eux, les paysans, le véritable Soulèvement de la Terre.

  

Une réponse politique urgente 

Bien entendu que l’édition des 60 ans du Salon de l’agriculture sera différente des précédentes. 

Mais si l’on veut éviter que les faucons et les démagogues de gauche et de droite, les nationalistes, les nostalgiques d’un temps révolu, abusant des damnés de la terre et du prolétariat paysan, ne ramassent les raisins de cette colère française, le politique doit reprendre la main.

Et si l’exécutif veut encore que le Salon de l’agriculture soit une fête et non un capharnaüm politique ou une messe de requiem d’une profession en danger de disparition, ce n’est pas un énième Grand débat que le président de la République doit organiser ni une déambulation de 13h30 pour battre son propre record de l’année dernière.

Non, Emmanuel Macron n’a qu’à annoncer à son arrivée au Salon quatre grandes décisions politiques :

  1. Une année blanche sur les charges sociales, fiscales et bancaires des paysans français et la suspension des importations de concurrence déloyale qui privent nos paysans de leurs marchés principaux.

Nos 400 000 paysans, sel de notre terre de France, valent bien les 10 milliards d’€ qu’a par exemple lâchés l’Etat aux gilets jaunes après 33 semaines de samedis enflammés en 2019.

  1. Le chef de l’Etat, au nom de nos agriculteurs comme de sa passion européenne que nous partageons, doit oser taper du poing sur la table ! Nous l’avons déjà écrit : nos paysans valent bien la politique de la chaise vide au Conseil européen pour obtenir de Bruxelles une remise à plat de la politique agricole commune, une cure d’amaigrissement des normes et l’établissement de saines frontières sur les importations déloyales dont pâtissent nos producteurs. 
  1. Gabriel Attal, nouveau jeune premier ministre, a certes noué le dialogue avec les paysans. Il a été à leur devant. Mais il l’a fait à la façon macronienne : de beaux discours, mais des réponses complexes, saucissonnées, sans mesure forte, puissante, clivante. 

La caricature de cette méthode : les lois Egalim, usine à gaz dont les industriels et la distribution ont beau jeu de jouer avec les complexités pour imposer aux paysans, malgré leurs représentants aguerris, des prix serviles. 

Que le chef de l’Etat annonce qu’une loi PAC – France (Prix Agricole Choisi) imposera que désormais ce sont les paysans qui fixeront les prix des matières premières qu’ils livrent aux transformateurs et aux industriels. Vous verrez, nous n’aurons pas besoin d’un Egalim 4 ! 

  1. Le choc démographique dans le monde agricole s’annonce terrible avec le départ à la retraite de près de cent mille agriculteurs d’ici dix ans.

Suspendons donc les droits de succession sur une génération de paysans et exonérons de charges pendant cinq ans tous les jeunes qui s’installent hors cadre familial.

Nous avons déjà des déserts médicaux faute de médecins, nous aurons sinon des déserts agricoles faute d’exploitants. 

Au final, il est temps de revenir aux fondamentaux ! Et de refaire de la noble politique !

Tout d’abord, il serait temps que la FNSEA et la Coordination rurale renouent le dialogue et fassent front commun pour défendre les intérêts des paysans, de tous les paysans.

Cette union des forces syndicales dominantes sera déterminante face aux industriels et à la grande distribution. Avec ces derniers, il doit y avoir une co-construction du plan agricole 2030 avec l’Etat comme aiguilleur des négociations. C’est cela aussi la démocratie des campagnes.

Démocratie ?

Nous assistons actuellement à une tentative scandaleuse de récupération par le Rassemblement national de ce mouvement des gilets verts comme le firent magistralement les Insoumis, l’extrême-gauche et quelques complotistes avec les gilets jaunes en leur temps. Le RN, très populaire dans certaines campagnes, leur vend du vent et de l’esbrouffe. Les paysans se tirent une balle dans le pied en leur donnant leurs voix. Il se dit que des élus de la Coordination rurale se retrouveront en bonne place sur la liste FN aux Européennes. 

Qu’en pense la présidente de la Coordination Rurale, Véronique Le Floc’h, courageuse défenseure de la cause agricole ?

Qu’en pense Jérôme Bayle, initiateur et âme du mouvement agricole ?

Enfin, et surtout, « il faut remettre de l’humain, redonner le moral aux paysans tout en surmontant les causes structurelles de la crise, tel est le principal défi que nous devons relever collectivement », nous rappelle Olivier Damaisin, coordinateur national interministériel du plan sur la prévention du mal-être en agriculture. 

De l’humain, du pognon, du respect…

Et vive la 60ème fête française – et internationale – des paysans ! Gageons que cette édition des 60 ans sera celle de tous les records d’affluence ! Et Jean-Luc Poulain de nous confier : « par son rôle pédagogique et fédérateur, le Salon joue un rôle central dans la relation entre les agriculteurs et les Français. »

Dernier message, en guise d’inauguration de notre rubrique “Opinion Ruralités” : 

“Mesdames, Messieurs les paysans, les ruraux, Oreillette : MERCI !”

 

Michel Taube et Laurent Tranier, rédacteur en chef et chef de rubrique « Opinion Ruralités »

Directeur de la publication

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