Edito
11H23 - vendredi 20 novembre 2020

Report du Black Friday au 4 décembre : une victoire à la Pyrrhus. L’édito de Michel Taube

 

Bruno Le Maire est un ministre de l’Économie respecté, compétent et courageux (il n’a pas hésité récemment à « affronter » Pascal Praud et ses chroniqueurs, tous très remontés contre le gouvernement, sur le plateau de « L’heure des pros » sur Cnews). Il est aussi ambitieux, car malgré son échec lors de la primaire de la droite en 2016, il se dit que Bruno Le Maire s’imagine toujours un destin national, par exemple en passant par Matignon lorsque le temps de la relance, initialement prévu en septembre, sera venue. Il faut dire que d’autres (Gérald Darmanin, Olivier Véran, …) se verraient aussi dans le fauteuil de Jean Castex, pourtant nommé il y a quatre mois seulement.

Mais Bruno Le Maire, comme tout le gouvernement, pédale quelque peu dans la semoule, à son corps défendant. Après avoir laissé entendre dans les médias que les commerces pourraient à nouveau ouvrir dès le 23 novembre, il rétropédale (mais dans la semoule, cela ne change pas grand-chose, puisqu’on fait du surplace) en évoquant le contraire devant le Sénat. La ligne Castex-Véran l’aurait emporté et aurait reçu l’assentiment de l’Élysée, où tout se décide de toute manière. À moins que ce soit la peur de la justice qui guide l’action gouvernementale, situation qui justifierait une réforme, le cas échéant constitutionnelle, pour remettre les juges à la place qui doit être la leur. Par les temps qui courent, certains (dont nous ne sommes pas)  se prennent peut-être à rêver qu’un ministre pourrait aller en prison pour mise en danger d’une seule personne s’il n’a pas radicalement confiné toute la France pendant six mois, avec dix millions de chômeurs à la clé. Le trait est, hélas, à peine forcé.

Une idée jaillit alors de l’esprit de notre ministre de l’économie, lassé de faire le dos rond devant l’omnipotence des grands pontes hospitaliers et d’une administration sanitaire si formidable qu’elle n’a besoin de prendre l’avis que d’elle-même : et si on reportait le « Black Friday » ? Ben voyons ! Bien entendu, ce week-end commercial d’initiative privée n’est ni une fête nationale ni une fête religieuse à dimension traditionnelle, comme Pâques ou Noël. Et même si elle l’était, lâcher subitement vers les commerces une horde de consommateurs frustrés par le confinement serait une folie sanitaire. Si le confinement partiel était maintenu, ce sont les sites de e-commerce (et pas seulement Amazon) qui répondraient à la voracité des consommateurs, au désespoir des boutiques, grandes ou petites.

Décaler le Black Friday n’est pas une idée absurde, la grande distribution y étant même favorable, si l’on en croit le patron de Carrefour Alexandre Bompard. Michel-Édouard Leclerc lui a emboîté le pas, mais en posant ses conditions : la réouverture de tous les magasins le 28 novembre. Même Amazon a fini par accepter le report proposé par le ministre de l’Economie.

L’idée de Bruno Le Maire, même approuvée par nos philanthropes de la grande distribution et le géant de l’e-commerce, ne peut être que de portée limitée. Non seulement le Black Friday échappe au contrôle des pouvoirs publics, mais il est un événement commercial mondial, qui en réalité à déjà commencé depuis plusieurs jours, si ce n’est plusieurs semaines, notamment sur certains sites américains. Pour que ce report au 4 décembre (le coronavirus serait donc miraculeusement rentré dans sa tanière à cette date ?) produise ses effets, il faudrait aussi que les leaders français et européens du e-commerce et le géant chinois Alibaba l’acceptent. Quoi qu’il en soit, cela ne suffira pas à sauver les commerçants en plein désarroi.

Pour notre part, nous aurions préféré que Bruno Le Maire, dans le cadre du plan de relance, affecte 5 ou 10.000 euros à chaque petit commerçant pour qu’il accélère sa conversion au numérique et à la vente en ligne ! Ainsi la part de marché d’Amazon (1% du commerce français, et 20% du commerce en ligne) aurait significativement décru.

Cette affaire du Black Friday, une victoire à la Pyrrhus pour les petits commerçants, emmenés par un Francis Palombi, président de la Confédération des Commerçants de France, efficace et champion de la marque France dans le petit commerce, aura fait beaucoup de publicité à cet événement commercial. Et en acceptant un report fort symbolique, la grande distribution se sera acheté une virginité en volant au secours des petits commerces (après s’être déjà fait passer pour les amis des petits producteurs et les défenseurs des salariés) : on aura tout vu !

 

Michel Taube

 

 

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