La chronique de Michel Scarbonchi
09H58 - vendredi 3 juillet 2020

Libye : la France et l’Europe doivent intervenir. La chronique de Michel Scarbonchi

 

La guerre de 2011 en Libye vient d’aboutir, chaos après chaos, à une situation surréaliste : Erdogan, le Président turc, est le nouveau maître de Tripoli et de la Tripolitaine.

Comment, en 9 ans, a-t-on pu en arriver là ?

Il a fallu quatre erreurs majeures pour conduire à ce désastre dont les conséquences risquent être lourdes pour la France et l’Union européenne.

La première, bien sûr, est le résultat de la guerre franco-anglaise de 2011. L’impréparation de cette expédition militaire pour éliminer Kadhafi n’avait pas pris en compte le fait qu’après une victoire militaire, il fallait construire les conditions de la paix. Nous laissâmes le pays fracturé et en déshérence. Merci Sarkozy !

La seconde erreur, sous la présidence de François Hollande, fut de ne pas impliquer la France et l’Union Européenne dans le développement démocratique de la Libye et de » laisser la main » à l’ONU.

Fatale faute de diplomates onusiens intronisant un « premier ministre fantoche », Sarraj, et « double faute », en le le laissant pactiser avec les milices islamistes de Tripoli…

La troisième erreur, en 2014, consista autant pour l’ONU que pour l’UE à ne pas empêcher la prise de contrôle de la capitale par les milices en réponse à la victoire des « libéraux » contre les islamistes dans la nouvelle Assemblée Nationale.

La seule institution élue de Libye avait dû fuir à Tobrouk pour siéger…Elle est aujourd’hui à Benghazi.

Quant à la quatrième erreur- la plus incompréhensible- elle réside dans l’incapacité des Européens à bloquer, en Méditerranée, les bateaux turcs acheminant blindés et hommes à Misrata et Tripoli, malgré le blocus sur les armes décrété par le Conseil de Sécurité de l’ONU. Qui plus est, notre frégate d’intervention a été » éclairée » par les navires turcs, ce qui constitue un acte de guerre… La France a « riposté » en suspendant temporairement sa participation aux opérations de surveillance de l’Otan en Méditerranée orientale, le temps d’obtenir des clarifications de l’Alliance atlantique. Ankara conteste les faits et réclame des « excuses » à la France.

Si l’Europe n’est même plus capable d’assurer la sécurité de son flanc sud, pourquoi parler encore d’Europe de la Défense…

Nous voici donc avec le Sultan d’Ankara, ses drones, ses chars et ses 13 000 miliciens islamistes syriens, menaçant désormais Syrte et le croissant pétrolier.

Et là où logiquement on attendait une réaction forte de l’UE et de l’OTAN, nous n’avons eu droit qu’à « un bas bruit ». Il a fallu attendre le président égyptien Al Sissi pour signifier à la Turquie la ligne rouge à ne pas franchir en la menaçant de faire entrer l’armée égyptienne en Libye pour l’affronter.

Vous me direz, l’Europe se bat contre la Covid-19 et la crise économique, elle ne peut pas être sur tous les fronts !…

Par faiblesse, lâcheté, naïveté, voire les trois à la fois, nous avons, nous Européens, laissé faire et nous en payons maintenant le prix.

Car que pèsent nos protestations et remontrances diplomatiques face à Erdogan qui a transformé, en deux ans, son pays en une immense prison, qui a massacré nos alliés kurdes en Syrie et qui contrôle désormais les « hubs migratoire et terroriste » de Tripoli.

Rien ! Face à un président turc qui ne comprend que les rapports de force, qui considère l’Europe et les valeurs qu’elle porte comme l’adversaire. Car n’en doutons pas, le « parrain international » des Frères musulmans est notre ennemi.

Il serait temps de s’en convaincre avant qu’il ne soit trop tard !

Et ne pas céder au défaitisme de certains » pseudo-spécialistes » de la Libye qui dissertent sur « le pari perdu de la France avec Haftar ». Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian ont eu raison de choisir Haftar plutôt que Sarraj. Ils ont préféré celui qui combattait depuis 2015 l’Etat Islamique, Al Qaida et Daech, plutôt que celui qui a couvert, sous l’égide de l’ONU, tous les trafics, de migrants, d’esclaves, de drogue, et autres et restera, à jamais, prisonnier des islamistes.

Et comment oser parler de « débâcle ou déroute d’Haftar » avec la perte de l’ouest de la Libye lorsque la connaissance du terrain nous enseigne que l’ALN n’a jamais été présente dans cette partie du territoire laissée sous contrôle des tribus locales ralliés au maréchal. Lequel garde la main sur 80 % du territoire libyen.

 

Que faire ?

Puisque nous n’avons pas voulu aider Haftar à gagner la bataille de Tripoli en empêchant l’intervention massive turque en mars et avril dernier, ce qui aurait permis la réunification totale du pays, sa sécurisation et le lancement d’un processus institutionnel et démocratique, que faire aujourd’hui pour sortir le pays de l’impasse du » protectorat russo-turc » dans lequel il enlisé ?

Remettre au premier plan un accord politique entre les parties libyennes en mettant en avant le Président de l’Assemblée Nationale de Tobrouk (et à ce titre, chef de l’Etat de transition), Aguila Salah Issa, et l’homme fort de Tripoli, le misrati Fathi Bachagha, pour la formation d’un nouveau Conseil Présidentiel et d’un nouveau gouvernement d’union nationale dont Sarraj ne serait plus le premier ministre.

Quid du rôle du maréchal Haftar qui a le soutien de la majorité des tribus libyennes, qui demeure le bras armé, avec l’ALN, de l’Assemblée Nationale et qui contrôle le croissant pétrolier ? Se contentera-t-il de rester à la tête de l’ALN et de ne pas postuler à une éventuelle élection présidentielle ?…

 Les milices de Tripoli seront-elles désarmées et intégrées à l’ALN ou dans les corps de la fonction publique libyenne.

Quid de la Turquie et de la Russie en quête de bases navales et aériennes et de pétrole et gaz en Libye ? Comment les désengager ?

Peut-on organiser une réunion tripartite « Russie-Turquie-Union européenne » en profitant de la nouvelle présidence du Conseil européen par Angela Merkel qui, dans le droit fil de la Conférence de Berlin, doit ramener l’UE dans la négociation.

Le nouveau front « France-Italie-Espagne-Allemagne » présent à la réunion du G5 Sahel, en Mauritanie, le 30 juin est un signal encourageant pour l’Europe.

Car l’UE et la France, jouent gros dans cette affaire.

Qu’Erdogan fasse déferler ses « Syriens » sur le Fezzan et les militaires français de Barkhane au Sahel se retrouveront avec une épée dans le dos.

Qu’Erdogan décide d’utiliser les 700.000 migrants africains « parqués » à Tripoli et ses environs et nous verrons déferler les pires vagues migratoires sur l’Europe.

Ainsi, la fermeté s’impose-t-elle plus que jamais ! Et la meilleure façon de s’y préparer est de faire comprendre à Erdogan que l’UE est unie et que l’usage de la force n’est pas exclu !

 

Michel Scarbonchi

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Ancien député européen