Edito
09H00 - dimanche 20 octobre 2019

La chronique dominicale de Michel Taube : à quelle Pologne faisons-nous face ?

 

Tandis qu’en Hongrie Viktor Orban connaissait son premier revers électoral d’envergure en perdant la municipalité de Budapest et d’autres villes lors des municipales du 13 octobre (à la faveur, tout de même d’une alliance contre nature entre socialistes et anciens néo-nazis du Jobbik), les Polonais, eux, ont reconduit – et renforcé, la majorité sortante.

Enfin pas tout à fait…

Dimanche 13 octobre 2019, nous avons vécu des élections à l’image de la Pologne telle qu’elle est : ultraconservatrice avec une bonne dose de modernité. Le PIS,Droit et Justice, parti au pouvoir depuis 2014, a remporté la majorité absolue aux élections législatives avec 239 des 460 sièges à la « Sejm », la chambre basse.

Les libéraux de la Plateforme civique (PO) et ses alliés sont en net recul à près de 27%. Le parti de gauche Lewica fait 12,5 %. L’extrême droite de Konfederacja récolte 1,2 million de voix et entre pour la première fois au Parlement avec 11 élus. Sorte d’AFD polonaise, bon nombre de ses dirigeants sont ouvertement antisémites.

Le taux de participation à une élection qui était présentée comme la plus importante depuis le premier scrutin post-communiste de 1989 est très élevé à 61%. Ce qui pourrait donner des ailes aux caciques de Droit et Justice pour renforcer leur politique d’affaiblissement des contre-pouvoirs et leur doctrine basée sur la nation et la famille (la création d’une allocation mensuelle de 500 zlotis pour le deuxième enfant, qui augmente de plus de 20% le revenu moyen d’une famille modeste, a dû faciliter l’onction populaire.

Le PIS s’est construit sur un mécontentement très profond qui a monté dans les années 90 et 2000. Le PIS a gagné dans toutes les couches sociales (sauf auprès des grands patrons). Il n’est pas la voix des campagnes et des exclus. Passée de 500 000 étudiants en 1989 à 2,5 millions en Pologne (bac +3), le chômage et la précarité règnent parmi eux. Leur seul avenir : partir à l’étranger, rester à la maison et faire des enfants (la baisse du taux d’activité des femmes est criante) ou se contenter de contrats courts, ce que les Polonais appellent les contrats poubelle.

Cette colère sociale a fait le succès du PIS qui, il faut bien le mesurer, a gagné sur le centre droit (PO) et non sur l’extrême droite.

Il a aussi gagné sur la division de ses adversaires : en effet, au Sénat, le PIS a perdu sa majorité à une voix près. Pour une seule raison : les opposants au PIS ont présenté un candidat unique contre le pouvoir dans chaque circonscription. Contrairement à la Chambre basse. Le Sénat pourra retarder le vote de certains projets de loi mais le parti de Jaroslaw Kaczynski, l’homme fort de la Pologne, conserve les rênes de la Pologne.

Comme le disaient à l’unisson, le soir de l’élection, les deux spécialistes de la Pologne Tal Bruttmann, historien de la Shoah et de l’antisémitisme, et Jean-Yves Potelécrivain et universitaire, spécialiste de l’histoire de l’Europe centrale et de la Pologne, ainsi que Anna C. Zielinska, philosophe polonaise, invités par Corinne Evens, entrepreneuse, artiste bijoutière et présidente de l’Association Européenne du Musée de l’Histoire des Juifs de Pologne POLIN, et Monique Canto-Sperber, philosophe, ancienne directrice de l’ENS et de l’Université de recherche Paris-Sciences-et-Lettres PSL, la Pologne est un pays tout en nuances. Certes, par sa volonté de construire une mémoire de la fierté contre une mémoire de la culpabilité, la Pologne du PIS tord un peu – beaucoup – le récit de son histoire, mais elle est entrée en force dans le XXIème siècle.

Certes, la Pologne d’aujourd’hui, c’est Jaroslaw Kaczynski. Mais c’est aussi Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018. Le ministre de la culture sortant aura le temps de finir son dernier chef d’œuvre « Les livres de Jakob » (2014). Cette lecture l’inspirera peut-être pour cette nouvelle législature et pour nommer enfin Dariusz Stola, désigné par le comité de sélection comme directeur du musée POLIN, au cœur de Varsovie, et qui attend sa nomination officielle.

Au final, il faudra compter avec la Pologne, poids lourd de l’Europe de l’Est, si l’on veut maintenir le navire chancelant d’une Union européenne fort fragile.

 

Michel Taube

Directeur de la publication

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