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13H33 - mercredi 31 août 2016

C’est quoi votre travail ? La chronique « Connected Citizens » de Philippe Boyer

mercredi 31 août 2016 - 13H33

Poussée des travailleurs indépendants, avènement du numérique et montée des emplois précaires sont au cœur des bouleversements du fondement du salariat.  Au cœur de ces mutations, la notion de « travail » qui n’en finit pas de se transformer. 

Dans sa dernière publication consacrée à l’impact du numérique sur le monde du travail, l’OCDE fait entendre sa voix en relativisant le fameux chiffre de 47% des emplois potentiellement menacés par le digital. A l’échelle de ses 34 pays adhérents, et en suivant sur la même méthodologie d’enquête que celle utilisée par les universitaires d’Oxford ayant abouti à ce chiffre affolant de près d’un emploi sur deux, ce pourcentage ne serait en fait que de 9% d’emplois menacés par l’automatisation. Le fait que l’impact du numérique sur l’emploi soit moins brutal que ne l’affirment un certain nombre d’experts ne signifie pas qu’il faille se réfugier dans l’attentisme. Bien au contraire car d’ores de nouvelles formes de travail s’imposent. Qu’il s’agisse du « digital labor », de l’accroissement de la part du travail indépendant, voire de la fin du modèle d’organisation du travail hérité de l’époque industrielle, c’est-à-dire le salariat, la révolution numérique bouleverse la donne et change presque tout.

Le travail « ubérisé »

Le salariat, au sens de travail sur le long terme, sous la protection d’une entreprise, est né d’un besoin industriel de réunir des employés dans un même lieu afin qu’ils y exercent des tâches prédéfinies dans un temps donné. Or, avec le numérique, « il ne s’agit pas d’une crise du travail, mais d’une métamorphose : non d’un passage entre deux états, mais d’une installation dans l’inconnu » tel que le qualifie le Conseil national du numérique dans son rapport de début d’année Travail emploi numérique, les nouvelles trajectoires. Parmi les nombreux facteurs qui transforment le travail, citons notamment deux outils-clés portés par le numérique : les applications, à savoir des algorithmes qui mettent en relation directe un donneur d’ordre et un prestataire indépendant ; et le GPS qui permet de géolocaliser un prestataire disponible. Plus globalement, cette nouvelle forme de « travail de plateforme » qui s’affranchit de toutes contraintes en permettant à des télétravailleurs, free-lanceurs, multi-taskers, autoentrepreneurs… de se placer « hors du salariat », modifie les 3 piliers sur lesquels reposent le travail salarié.

Le lieu de travail 

Où le travail se réalise t-il ? C’est sans doute le paramètre qui change le plus avec le numérique. Avec le développement du travail indépendant et du télétravail, les lieux du travail évoluent, se déplacent. Si historiquement, des travailleurs à la campagne sont venus en ville pour travailler, aujourd’hui les technologies permettent le mouvement inverse : il est possible de rester chez soi, ou d’aller dans des « tiers-lieux » (bureaux partagés, coworking…), pour y travailler en mode nomade. Si chacun peut ainsi organiser son temps et ses lieux pour y remplir ses missions, l’entreprise doit s’adapter notamment en demeurant un espace de co-création qui produit du lien social.

Le temps de travail

Où commence et où s’arrête le travail ? Si au début du XXème siècle, 80% des salariés en France étaient des ouvriers postés confinés dans des horaires définis, aujourd’hui, la structure des emplois alliés aux nouvelles technologies font que la notion de temps de travail bouge. Certes persistent toujours les critères objectifs de mesure de ce temps tels qu’imposés par le code du Travail et les accords d’entreprise mais, avec le numérique, nous serions déjà entrés dans une phase de « brouillard social ; sorte de j’y suis, j’y suis pas. » (évoqué par Pierre-Yves Gomez, professeur à l’EM Lyon dans son livre « Homo Numericus au travail »), permis par l’omniprésence d’internet dans nos vies personnelles et professionnelles. Dans ce contexte, quelle unité de mesure utiliser pour tenter de quantifier la « présence physique ou nomade »  d’un salarié ? Avec le numérique et son cortège de nouveaux métiers indépendants et de création, l’acte de travailler devient possible n’importe où et n’importe quand.

La nature du travail

Si la mesure du travail a longtemps été la production effective d’objets, de tâches ou d’objectifs en un temps donné, cette philosophie productiviste évolue sous le coup des nouvelles technologies.  L’intelligence artificielle, les robots… vont impacter la nature et l’organisation du travail. Dans la version la plus positive, le travailleur, libéré des tâches fastidieuses et répétitives, pourra alors se consacrer à inventer, créer, imaginer avec sa tête et ses mains. Il ne s’agira plus simplement de produire mais de créer. Dans l’industrie, cette évolution de la nature du travail a déjà été intégrée par certaines entreprises (Michelin, Somfy, Redex…) qui ont mis en place des organisations responsabilisantes combinant lean management et autonomie pour permettre aux salariés de faire évoluer leur travail. Quant aux autres travailleurs, cette révolution de la nature du travail portée par les nouvelles possibilités qu’offrent le numérique, ne fera sans doute pas disparaître le salariat mais, comme le précise Jean Tirol, Nobel d’économie, « il y a fort à parier que son importance diminuera dans un avenir proche ».  En d’autres termes, plus que l’automatisation, c’est le changement de nature des emplois qui devrait avoir le plus d’impact sur le futur du travail.

À quoi ressemblera le travail demain ?

Nul besoin de revenir sur l’actualité sociale pour rappeler que l’avenir du travail est au centre d’un profond débat de société. Deviendrons-nous tous des entrepreneurs nomades ? Le contrat commercial remplacera t-il le contrat de travail « classique » ? Quelle sera la forme de l’entreprise de demain ?  Les espaces de co-working et les réseaux professionnels se substitueront-ils au travail en équipe et aux espaces de dialogue social ? Autant de questions pour l’instant sans réponse compte tenu des bouleversements générés par la révolution technologique que nous vivons et des aspirations des jeunes générations qui revendiquent plus d’indépendance professionnelle. Au fond, et comme le souligne France Stratégie, « de fortes incertitudes demeurent sur l’ampleur à attendre de la transformation en cours et sur sa capacité disruptive. La désintermédiation, l’élargissement du spectre de l’automatisation/robotisation et la mise en place de modèles d’affaires à une échelle immédiatement mondiale vont-ils avoir un impact plus fort sur le volume et la qualité de l’emploi que les évolutions passées ?Ces mutations amènent à s’interroger sur le devenir du travail et sur ses conséquences sur la protection des actifs. »

 

Pour aller plus loin

 

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