Amériques Latines
17H44 - vendredi 16 octobre 2015

Argentine : Débat, chaise vide et démocratie

vendredi 16 octobre 2015 - 17H44

Le dimanche 4 octobre 2015 n’était pas un dimanche comme les autres pour les Argentins. Ce jour-là, à 21h heure de Buenos Aires, débutait le premier débat de l’histoire des présidentielles en Argentine, consultable dans son intégralité et retransmis en direct sur le site d’Opinion Internationale. Dans le Salon de la prestigieuse Faculté de Droit s’affrontèrent deux heures durant, cinq des six candidats arrivés en tête aux primaires du 9 août dernier. Un absent, et pas des moindres, Daniel Scioli, favori dans les sondages et désigné par son parti actuellement au pouvoir comme successeur à la présidente Cristina Fernandez de Kirchner. A deux semaines de la date du débat, après que ses équipes aient travaillé activement à son organisation et en aient signé les conditions de déroulement, il annonçait qu’il ne participerait pas à cette rencontre avec ses adversaires qui se ferait « comme la plupart des débats » sur un mode « agressif ». Le moins que l’on puisse dire c’est que la prestation des cinq orateurs présents bien -presque trop- calibrée, lui aura démontré le contraire. Retour sur ce pas en avant de la démocratie argentine, non sans embuche, à moins d’une dizaine de jours des élections présidentielles. Celui que l’on surnomme déjà ici « le héro du débat », son organisateur Hernan Charosky, évoque avec Opinion Internationale la réalisation de ce rêve un peu fou.

 

Hernan Charosky, fondateur d'Argentina Debate - Crédit : David Sasaki / Flickr CC

Hernan Charosky, fondateur d’Argentina Debate – Crédit : David Sasaki / Flickr CC

 

 

Hernan Charosky, vous êtes sociologue de formation et vous vous êtes lancé dans cette aventure d’organiser le premier débat des candidats à la présidentielle en créant pour l’occasion l’ONG Argentina Debate. Pourquoi être passé, en pleine campagne présidentielle, de l’observation de la politique à l’action ?

En fait, durant toute ma carrière j’ai tenté d’associer la recherche à l’activisme. J’ai autant travaillé au sein de centres de recherche que dans des organisations internationales, comme au bureau anti-corruption de la Banque Interaméricaine de Développement où je suis resté trois ans par exemple. Je crois que c’est en combinant les deux que l’on peut faire bouger les lignes. C’est ce que nous avons voulu faire pour cette campagne électorale où la volonté collective d’organiser un débat n’avait jamais été si forte. En 2011 nous avions déjà essayé avec l’association que je présidais, Poder Ciudadano (ndlr : Pouvoir Citoyen), des experts internationaux étaient venus etc. Mais l’élection de 2011 était très peu compétitive, il y avait un tel écart entre la Présidente déjà en poste à ce moment-là et son concurrent que tout le monde savait qu’elle allait la remporter. Celle-ci en revanche a du piquant, son issue est plus incertaine. Un contexte plus favorable pour organiser un premier débat présidentiel et espérer faire naître une tradition.

Argentina Debate rassemble des personnalités publiques et des institutions issues de milieux très variés : journalistes, universités, associations, entrepreneurs… Comment rassembler tout ce petit monde vers un projet commun, tout en veillant à ce qu’il reste neutre politiquement ?

En tant que coordinateur de l’association, mon travail consistait effectivement à composer avec tous ces éléments de la société civile et leur donner une direction pour travailler ensemble. Mais les membres de l’O.N.G., malgré leurs intérêts parfois divergents ou des opinions personnelles contraires, restaient convaincus de l’importance du débat. Ma tâche s’est surtout compliquée au moment de convaincre les différentes équipes de campagne des candidats de collaborer entre elles pour que le débat ait lieu. Même difficulté du côté des médias. Ce sont des milieux qui sont dans une telle compétition quotidienne qu’il est difficile de leur demander de suspendre cette concurrence pendant un temps pour créer un espace collectif de dialogue. Et ça, on ne l’a pas réussi à 100%, mais on a fait ce qu’on a pu.

A la sortie du débat, Nicolas Del Caño (NDLR : leader du Front de Gauche argentin) a regretté qu’il n’y ait pas plus de débats pour les élections nationales alors que dans sa Province, à Mendoza, il parle d’au moins une dizaine de débats organisés pour les élections locales. Comment expliquer qu’à d’autres échelles la tradition du débat existe, alors qu’il est si difficile d’en organiser un pendant les élections nationales ?

L’Argentine est un pays fédéral avec des entités politiques plus réduites qui ont une marge de manœuvre sur l’organisation de la vie politique locale. En effet, cette année, pour les élections des gouverneurs locaux, six grandes provinces ont choisi d’organiser des débats entre les candidats. Au niveau national, ce qui entre en ligne de compte de façon certainement plus marquée, c’est l’exposition aux médias. En Argentine, plus que dans d’autres systèmes politiques, les médias font réellement l’élection. Ce sont de très grandes industries de communication qui émettent sur le pays tout entier et pèsent réellement sur l’opinion publique. Cela dissuade les candidats aux élections nationales de participer à un débat télévisé qui les exposerait trop médiatiquement, sans qu’ils ne puissent vraiment contrôler leur image. Argentina Debate défend justement l’existence d’un tel espace au milieu de la campagne. Mettre, le temps de deux heures, tous les candidats en lice sur un pied d’égalité. Il était important pour nous de convier les candidats des forces plus minoritaires qui sont en général très peu sollicités dans les médias, pour commenter l’actualité politique ou exposer leurs programmes. Vous citez Nicolas del Caño… ni lui, ni Rodriguez Saa ou Margarita Stolbizer ne dépassent les 4% d’intentions de vote. Pourtant, ils sont une option possible. Le débat a certainement été l’occasion pour beaucoup de citoyens de découvrir ces candidats dont on ne parle jamais mais qui pourraient les représenter. Tout comme les six chaînes de télévision, les six candidats devaient, selon nous, concourir à rendre possible ce débat.

Le plus gros revers que vous ayez essuyé sur ce terrain-là est sans doute le refus du candidat du parti au pouvoir – Daniel Scioli – de participer au débat…

Oui, ça a été l’un des plus gros obstacles, que malheureusement nous n’avons pas réussi à surmonter. Cela a conduit à ce que nous n’ayons ni tous les candidats ni toutes les chaînes de télévision car nombre d’entre elles, comme la chaîne publique TV Publica, avaient accepté la diffusion du débat sous réserve que tous les candidats soient présents. Pour ce qui est de Daniel Scioli en particulier, c’est vraiment dommage pour le débat comme pour lui. Son choix conforte l’idée selon laquelle le front-runner dans les sondages n’aurait aucun intérêt à participer à un débat, alors que je suis convaincu qu’en réalité le candidat aurait gagné à accepter le challenge.

Ne pensez-vous pas qu’avant de prendre sa décision il a certainement dû opérer un calcul politique entre les pertes éventuelles qu’il aurait subies en participant au débat et ce qu’il a perdu en refusant publiquement d’y participer ?

Si, et l’option qu’il a préférée était certainement la meilleure à ce moment-là de la campagne. Par rapport à sa base électorale, le fait de ne pas participer à un débat, même en revenant sur sa parole, ne lui porte pas réellement préjudice en terme de voix. A l’inverse, être mis en défaut par ses concurrents face auxquels il aurait dû défendre – en tant que candidat du parti au pouvoir – un bilan, pouvait lui paraître trop risqué. Mais je crois qu’au-delà de ce contexte particulier de la campagne, participer lui aurait permis de montrer sa capacité à écouter une demande citoyenne. Vu le nombre de messages d’encouragement, les soutiens que nous avons reçus et l’audience le jour du débat, il est évident que les citoyens argentins souhaitaient d’un débat entre les candidats. Ils le perçoivent pour la plupart comme un signe d’ouverture démocratique. Plus qu’un gain électoral au niveau individuel, je crois que les candidats présents ont surtout collectivement remporté une certaine légitimité en acceptant de se prêter à l’exercice et en maintenant tout au long du débat un dialogue cordial entre eux.

Une cordialité qui aurait peut-être plus vite dérapée si Daniel Scioli avait été présent, si l’on se réfère aux affrontements quotidiens entre les trois candidats en tête, dans les dernières semaines de campagne…

C’est possible mais rien n’est moins sûr. Il n’est pas du tout évident que la stratégie offensive soit la meilleure à suivre dans ce genre de rencontres, ni celle qui paie le plus auprès des spectateurs. Et puis nous avions collectivement élaboré un format assez rigide, laissant peu de place aux moments de tensions entre les candidats.

Quatre thèmes définis à l’avance par l’ONG et les équipes de campagne, des réponses chronométrées et des interpellations entre candidats circonscrites au temps prévu pour les « questions ». Le risque n’était-il pas de rendre le débat trop lisse ? La spontanéité n’est-elle pas aussi importante dans les débats, où bien souvent se révèlent des caractères, des humeurs, parfois des idées ?

Non, le débat m’a paru cadré mais pas lisse. Les questions occupaient tout de même la moitié du débat et il s’agissait en général d’objections constructives. Il a certainement manqué de spontanéité mais, à mon avis, il était capital que le premier débat jamais réalisé aux présidentielles en Argentine, soit parfaitement structuré. Ici, on a souvent du mal à discuter de politique de façon civilisée. On a tous des avis bien tranchés et du mal à écouter notre interlocuteur. Autant les citoyens que les professionnels de la politique. Avec six personnalités politiques présentes au débat, il était impératif de mettre des limites pour que la conversation ne vire pas au chaos. En même temps, cela crée un contexte dans lequel les candidats ne se sentent pas acculés et sont susceptibles de renouveler l’expérience. Surtout, les participants étaient forcés d’articuler leurs messages, de rendre des comptes et de réagir face aux critiques de leurs adversaires. Pour une fois, ce n’est pas celui qui crie plus fort que tout le monde qui gagne. Ce que j’espère à terme, c’est que les apports de ce débat -et de ceux qui suivront- se transposent sur nos pratiques quotidiennes. Je ne dis pas qu’après cela on va tous devenir des académiciens d’Oxford, parce que ce n’est pas dans nos habitudes pour discuter de politique, mais que l’on apprenne à être plus à l’écoute, moins péremptoires dans nos propos, ce doit être possible. Alors que la vie politique et la société sont totalement polarisées, le débat de dimanche a fait la démonstration que l’on pouvait avoir un dialogue dans d’autres termes. Je dis souvent que, ce qu’on a essayé de faire, c’est une expérience d’ingénierie sociale pour voir si on était capables d’être tous un peu plus coopératifs. Et je crois que, jusqu’à un certain point, on a relevé le défi.

Maintenant que le débat est passé, quelles sont les perspectives d’Argentina Debate ?

Soutenir toutes les initiatives visant à créer en Argentine une culture politique dans laquelle le débat d’idées occupe une place centrale. Concrètement nous prévoyons de poursuivre le travail de coordination afin de rassembler le maximum d’acteurs et de secteurs différents pour faire naître des espaces de dialogue. Sur ces élections en particulier, nous ne laisserons pas passer l’occasion d’organiser un nouveau débat entre les deux candidats restant en cas de ballotage aux élections du 25 octobre.