Amériques Latines
16H43 - vendredi 11 septembre 2015

Entretien avec Jorge Molano, avocat défenseur des droits de l’homme en Colombie

vendredi 11 septembre 2015 - 16H43


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Vous avez reçu le 20 mai dernier le prix « Lawyers for lawyers » à Amsterdam, vous êtes avocat défenseur des droits de lhomme depuis de nombreuses années, pouvez-vous nous raconter ce qui vous a amené vers cette carrière et détailler votre parcours ?

Le thème des droits humains fait partie d’un processus qui vient de la formation initiale que j’ai effectuée, où j’ai rencontré une éducatrice, qui était aussi syndicaliste et qui m’a enseigné la sensibilité aux problèmes sociaux. Quand je suis rentré à l’université, j’ai connu José Eduardo Umaña Mendoza, qui était professeur d’université, c’était un des défenseurs des droits humains les plus connus de Colombie et avec lequel j’ai commencé à échanger. Ensuite, je me suis joins à un groupe d’étudiants de l’université où nous avons commencé à  lui servir d’assistants pour ses investigations, instructions de dossiers et élaborations de demandes.

Donc depuis l’époque de l’université, je me suis intéressé au thème des droits humains, domaine dans lequel j’exerce jusqu’aujourd’hui, en faisant partie de différentes organisations défendant les droits humains en Colombie et apportant mon soutien à différentes ONG.

 

Pouvez-vous dresser un bilan de la situation des droits humains en Colombie sur ces dix dernières années?

Je pense que la Colombie traverse une des pires crises de toute l’humanité en matière de droits humains. La Colombie est un pays de 43 millions d’habitants, dont 7,5 millions  ont été victimes du conflit armé, c’est à dire que plus de 18% de la population a été victime d’une manière ou d’une autre dans le contexte de la guerre interne entre FARC et forces du gouvernement colombien. Sur ces 7,5 millions de victimes, 6,2 millions de personnes ont fait l’objet de déplacement forcé et d’autres ont été assassinées ou soumises à disparition forcée.

La responsabilité principale de ces crimes a été déterminée par l’action de groupes paramilitaires qui ont agi avec le soutien de membres de la force publique de l’armée colombienne en particulier, et ces dernières années la communauté internationale a commencé à dire que la Colombie a connu une amélioration en matière de droits humains, ce qui n’est pas tout à fait exact car durant les cinq années du premier mandat du président Santos, il y a eu 960 000 milles personnes en plus qui ont été victimes de déplacement forcé. Parmi eux, presque 300 000 ont subi des déplacements forcés durant le processus des négociations de paix.

En parallèle, les organisations de défense des droits humains ont rendu des rapports sur la situation des défenseurs des droits de l’homme, qui est assez critique actuellement en Colombie. En 2014, 626 agressions contre des défenseurs des droits de l’homme ont été recensées.

Pour résumer, chaque défenseur a reçu une menace presque quotidiennement et tous les 6 jours, l’un d’entre nous a été assassiné. Cela nous montre que la situation reste très préoccupante et que le paramilitarisme aujourd’hui continue à opérer librement en Colombie. Presque 70% de ces attaques sont imputables aux paramilitaires.

 

Ces violences proviennent plus dun camp que dun autre?

Pour répondre à cette question, il faut la replacer dans son contexte historique, depuis les années 1960 et plus précisément 1965, le gouvernement a adopté un décret par lequel il autorisait les commandants des bataillons et des brigades à armer des groupes paramilitaires et à donner des consignes militaires aux civils pour les enrôler dans le conflit. Ces normes sont ensuite devenues des lois qui sont restées en vigueur presque jusque dans les années 1990. Ainsi les normes qui autorisaient les groupes paramilitaires à mener librement des actions ont été maintenues jusqu’en 1993. Même si l’Etat a nié tout lien avec ces groupes, nous avons pu démontrer que ces groupes continuent à agir jusqu’aujourd’hui avec le soutien de l’armée colombienne et de la police nationale.

Donc la principale responsabilité dans les violations aux droits de l’homme revient soit à l’action des paramilitaires ou bien à l’action conjointe des militaires de l’armée colombienne avec des paramilitaires.

Et d’un autre côté, on trouve aussi les guérilleros qui ont attaqué l’Etat. Actuellement on a surtout deux groupes qui mènent des guérillas : les FARC et l’ELN (Armée de Libération Nationale).

 

La Colombie participe actuellement avec les FARC à des négociations de paix, menées à La Havane. On a notamment vu que le 15 juin dernier, le président Santos a demandé le soutien du pape François dans ce processus de pacification… Selon vous, quelles sont les chances darriver à un accord?

Je crois que c’est un des processus de dialogue entre le gouvernement et les guérilleros où on avance le plus. J’espère que l’on pourra avancer beaucoup plus parvenir à la signature d’un accord de paix.

A l’heure actuelle, il est très préoccupant de constater qu’il y a eu une recrudescence des actions militaires, tant du côté gouvernemental que de celui des guerilleros et nous sommes dans un cadre d’opérations militaires d’un niveau élevé, ce qui rappelle la situation dans laquelle était le pays avant que ne débutent les dialogues de paix.

Cette escalade des violences met en danger la permanence des dialogues.

Nous, défenseurs des droits humains, sommes très inquiets par rapport à ce sujet, et c’est dû au fait que l’on n’aborde pas avec sérieux le problème du paramilitarisme. Nous croyons que dans le cadre des dialogues, le gouvernement colombien doit s’engager à désarticuler les groupes paramilitaires et rompre les liens existants entre les membres de la fonction publique et les paramilitaires.

Pour que le climat de paix soit stable, la Colombie a besoin que des réformes profondes soient adoptées dans la fonction publique, de manière à ce que ses pratiques et lignes de conduite soient réellement démocratiques et défendent l’Etat de droit.

Si ces modifications de base ne se réalisent pas, ce qui pourrait être signé serait un accord de trêve d’utilisation des fusils mais avec un risque d’instabilité future.

 

 

Propos recueillis par Claire Plisson.