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19H45 - lundi 26 mai 2014

Naufrage du Sewol : le réveil de la société civile coréenne

lundi 26 mai 2014 - 19H45

Le 16 avril 2014, le ferry « Sewol » fait naufrage au large de l’île de Jindo dans le sud du pays. Les opérations de sauvetage n’auront permis de secourir que 172 passagers et marins sur les 476 que transportait le navire. La majorité d’entre eux étaient des lycéens en voyage scolaire. Le 19 mai, Park Geun-hye, la présidente de la République de Corée, a prononcé un discours à la Nation au cours duquel elle a, en larmes, officiellement présenté ses excuses pour la gestion du naufrage par les autorités. Elle s’est déclarée responsable avant de prononcer la dissolution du corps des garde-côtes, largement discrédité lors de cette crise, et de renvoyer le Conseiller à la Sécurité Nationale ainsi que le patron des services spéciaux (NIS), Nam Jae-joon. Le Premier ministre Chung Hong-won a, quant à lui, décidé de démissionner de son poste dès le 27 avril. Il a été remplacé le 22 mai par le respecté Ahn Dae-hee, juge à la Cour Suprême.

Le Premier ministre Chung Hong-won démissionne de son poste le 27 avril - Chinanews.com

Le Premier ministre Chung Hong-won démissionne de son poste le 27 avril – Chinanews.com

Ce vaste changement à la tête de la troisième puissance asiatique est quelque peu surprenant dans un pays où la critique ouverte des dirigeants, y compris les élus du peuple, est historiquement modérée. Les évolutions récentes et rapides de la société coréenne moderne et largement occidentalisée, ainsi que le renforcement de l’état de droit, ont permis l’émergence des mouvements sociaux, le réveil de la société civile coréenne et une meilleure prise en compte de ses intérêts par les leaders politiques, économiques et médiatiques du pays. Cette situation ne doit toutefois pas cacher le maintien d’une conception confucéenne et verticale des relations entre gouvernants et gouvernés, toujours très ancrée chez les Coréens.

L’éveil de la société civile coréenne

Après la Guerre de Corée (1950-1953) qui a laissé la Nation divisée et le pays ravagé sur la quasi-totalité de son territoire, la priorité du gouvernement – dominé par les militaires – a été la reconstruction puis le développement économique, impulsé par le Général Park Chung-hee, Président de 1962 à 1979 et père de l’actuelle présidente. Officiellement toujours en guerre avec son voisin du Nord, la censure étouffe la liberté d’expression et l’armée réprime violemment toute contestation. Le mouvement démocrate émerge tout de même dans les années 1970, incarné par Kim Dae-jung, futur président de la Corée (1998-2003) et animé par les étudiants. En 1980, un soulèvement dans la ville de Gwangju est écrasé par l’armée sous les ordres du nouveau président, le Général Chun Doo-hwan, et fait au total près de 150 morts. Cet évènement symbolique, aujourd’hui commémoré dans tout le pays, marque le début du processus de transition démocratique – qui s’achèvera en 1987 – et l’éveil de la société civile coréenne.

L’établissement de l’état de droit à la fin des années 1980 permet l’émergence d’une société civile organisée en Corée du Sud qui n’hésite pas à faire valoir ses droits politiques, économiques et sociaux. Les manifestations deviennent plus nombreuses et rassemblent une frange de plus en plus importante de la population, en particulier dans la capitale, Seoul, où réside près de la moitié des Coréens. Il existait bien entendu une culture de la contestation et des mouvements sociaux en Corée, née de la lutte contre le colonialisme japonais (1905-1945) puis contre la menace nord-coréenne, mais les manifestations n’avaient, avant les années 1970, jamais remis en question le fondement du pouvoir en place. Cette modération dans la contestation, héritée en grande partie de la pensée confucéenne qui prône l’instauration et le respect d’une hiérarchie très stricte dans la société, vole en éclat avec l’évolution rapide de la société coréenne dans la deuxième partie du XXème siècle.

Avec l’arrivée de la démocratie, des organisations civiles apparaissent et viennent s’associer aux étudiants et aux syndicats de travailleurs dans la contestation du modèle politico-économique coréen. Aujourd’hui, les Coréens manifestent ainsi pour l’amélioration des droits sociaux, une meilleure redistribution des richesses créées par les « Chaebol », ces grands conglomérats industriels coréens. Ils revendiquent aussi un rééquilibrage dans les relations avec les Etats-Unis, avec notamment le déménagement de la base militaire de Yongsan située en plein cœur de la capitale. Ils s’expriment enfin contre la politique nationaliste et les déclarations négationnistes du Premier ministre japonais, contre les provocations nord-coréennes, ou encore pour la préservation de l’activité agricole menacée par la signature des traités de libre-échange avec les Etats-Unis et l’Union Européenne… Cette évolution ne doit cependant pas masquer les changements en cours au sein de la société coréenne puisque la génération actuelle, qui n’a pas connu la dictature militaire, se montre particulièrement passive à l’égard de la politique nationale et internationale.

Une lente prise en compte de l’opinion par les autorités et les décideurs

Traditionnellement et même après le passage à la démocratie, l’opinion publique s’est souvent résumée pour les leaders politiques, économiques et médiatiques aux résultats des sondages et aux mesures « correctives » à apporter afin d’éviter une contestation trop importante contre le système politique et économique (baisse d’impôt, aides aux PME, hausse des salaires etc.) Ils sont les héritiers de la pensée traditionnelle confucéenne et de l’époque de la dictature militaire, où une conception purement verticale dominait les relations avec leurs administrés. Même après la démocratisation, les leaders politiques ont privilégié les discours nationalistes – avec notamment la sacralisation des îles Dokdo/Takeshima et ceux sur l’augmentation de la richesse nationale – sans jamais remettre en cause le système politico-industriel pourtant au cœur de nombreux dysfonctionnements de la démocratie coréenne. Les campagnes présidentielles et législatives sont par conséquent extrêmement lisses et ressemblent plus à des campagnes de publicité où le discours – très vague – est modulé en fonction de l’âge ou de la catégorie socioprofessionnelle. Les citoyens n’ont par conséquent en général qu’une piètre opinion de leurs hommes politiques qui savent très bien écouter, mais très peu agir. Seule la campagne présidentielle de 2012 a été marquée par des controverses importantes, notamment en raison du statut de la candidate Park Geun-hye, fille du Général Park Chunghee, et de l’activité des services spéciaux, accusés de soutenir illégalement la candidate.

Cette situation est encore plus marquée dans les milieux économiques et médiatiques où l’opinion des travailleurs est volontiers sacrifiée sur l’autel de la compétitivité. Le dialogue social n’est pas encore entré dans les mœurs et la confrontation entre dirigeants et syndicats – fédérés principalement au sein de la centrale syndicale KCTU – est le plus souvent violente. De plus, la collusion entre politiques et dirigeants économiques, à l’origine du modèle actuel de développement de la Corée fondé sur les « Chaebol », les conglomérats gigantesques dont les activités pèseraient pour près de la moitié du PIB (Samsung, LG, Hyundai etc.), ne permet pas de prendre en compte les intérêts des ouvriers et employés de ces groupes, ni de ceux des PME qui peinent à décoller face à leur écrasante concurrence. Park Geun-hye avait axé sa campagne en 2012 sur le soutien donné aux petites entreprises qui servent principalement de sous-traitants aux géants industriels et de variables d’ajustement en cas de crise. Une fois élue, elle a toutefois modéré ses propos.

La presse, quant à elle, reste soumise à la loi sur la sécurité nationale de 1948 qui limite la liberté d’expression. Ce texte voté avant la guerre de Corée pour éviter la propagation de l’idéologie par des « groupes anti-Etat » a été maintenu et prévoie des peines d’emprisonnement voire même la peine de mort – pourtant non appliquée depuis 1998 – pour qui mettrait en danger la sécurité de l’Etat. Cette loi a notamment été utilisée pour museler des opposants politiques et des journalistes de gauche. La ligne éditoriale est très souvent critiquée par les citoyens car, loin de prendre en compte leurs intérêts, elle se limite bien souvent à relayer les faits sans grande indépendance. La recherche du sensationnel a amené certains médias à proférer des remarques particulièrement outrageantes lors du naufrage du ferry « Sewol » qui a fait 302 victimes, en majorité des lycéens. Le président de la chaîne KBS a d’ailleurs démissionné le 9 mai suite aux « remarques inappropriées » de son directeur de l’information qui, dans une comparaison hasardeuse, a minimisé le chiffre des victimes de cet incident par rapport à celui du nombre de tués chaque année sur les routes coréennes.

Cette dernière crise, véritable traumatisme en Corée, et sa gestion catastrophique par les autorités et les médias aura permis de révéler le fossé qui subsiste entre les dirigeants et le peuple de Corée du Sud. Malgré le réveil de la société civile dans les années 1990, la prise en compte réelle des intérêts de l’opinion a été très lente chez les politiques et les leaders économiques du pays. Cette tragédie aura donc au moins eu l’effet de rappeler aux dirigeants coréens qu’une élection n’est pas un blanc-seing et ne leur accorde pas les pleins pouvoirs. Ils ne sont que les représentants de la Nation et en tant que tels, ils se doivent de respecter ses intérêts. Nul doute que cette affaire aura une influence notable sur la conduite future des affaires politiques en Corée du Sud et contribuera à rééquilibrer les relations entre gouvernants et gouvernés.

Diplômé en sciences politiques et en relations internationales, Guillaume publie notamment des articles consacrés au continent asiatique.

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