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15H02 - dimanche 21 avril 2013

La galère des homosexuels sénégalais

dimanche 21 avril 2013 - 15H02


La pratique de l’homosexualité relève d’un courage inouï au Sénégal. Même dans la clandestinité. A cause de l’environnement juridique défavorable, du poids de la religion et de la stigmatisation. Les conséquences sur les homosexuels sont énormes. Même une sépulture digne de ce nom leur est refusée. Clin d’œil sur un pays où tout reste à faire.

L’homosexualité : une pratique illégale dans le pays

Malgré le rejet du mariage homosexuel par l’Assemblée nationale française, ces derniers vont rappeler ce samedi leur présence dans le débat public en organisant la fameuse « Gay Pride », marche des fiertés LGBT . Au même moment, ceux du Sénégal se cachent pour vivre et pratiquer leur sexualité. En cause, la législation sénégalaise et le poids de la religion. La loi sénégalaise pénalise la pratique de l’homosexualité. L’article 319 du code pénal prévoit qu’au Sénégal « …sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans, quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe ». La peine se corse « si l’acte a été commis avec un mineur de 21 ans et moins ». Et la sévérité est de mise : « le maximum de la peine sera toujours prononcé », signale le code pénal sénégalais. Tant que cette loi ne change pas, les homosexuels sénégalais vivront leur amour dans la clandestinité en attendant son éventuelle légalisation. Mais apparemment, ce n’est pas demain la veille, si l’on considère la réaction du ministre des affaires étrangères, Madické Niang, quand des homosexuels ont été arrêtés et que la communauté internationale a rué dans les brancards pour sommer le Sénégal à les libérer. S’exprimant lors de la célébration du 61 anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme en 2009, il avait soutenu qu’il n’était « pas question de dépénaliser l’homosexualité au Sénégal ». « Il ne saurait être question de la dépénalisation de l’homosexualité pour le Sénégal, qui a ses croyances religieuses et sociologiques et où l’écrasante majorité de la population croit en Dieu et en l’islam », se défend Madické Niang qui est un avocat de formation et ancien ministre de la justice. Il avait ajouté que l’homosexualité «heurte» les pratiques sociales, culturelles et religieuses au Sénégal qui connaîtrait «une situation plus catastrophique» si la pratique était légalisée. « Il y a des intégristes musulmans qui se soulèveront et les conséquences seront beaucoup plus dramatiques car cela ne va pas avec nos réalités », a-t-il soutenu. Il a toutefois indiqué que « les libertés individuelles sont protégées au Sénégal et que le pays veille à ce que nul ne soit jeté en pâture sur la base de ses apparences  liées à homosexualité. » Cette sortie du ministre des Affaires étrangères du Sénégal fait suite l’arrestation des homosexuels sénégalais qui ont célébré leur mariage. Un journal sénégalais, Icône, avait dévoilé l’affaire, photos à l’appui.

Ce déballage médiatique n’a pas plu aux concernés qui ont proféré des menaces de mort à l’endroit du directeur de publication. L’affaire avait été portée devant les tribunaux et la police a procédé à l’arrestation de neuf homosexuels, âgés de moins de 30 ans. Après deux semaines de garde à vue, la justice les condamnera à huit ans de prison chacun, dépassant la peine maximale autorisée par le code pénal. Si la peine a été dépassé, c’est parce que les juges ont ajouté un autre chef d’accusation : « association de malfaiteurs ». Cette condamnation a eu pour conséquence le sauve-qui-peut au sein de la communauté gay sénégalaise. Certains ont depuis fui dans les pays limitrophes. D’autres ont tout simplement émigré en Europe et aux États-Unis.

Une population exacerbée par les organisations religieuses

Les organisations sénégalaises des droits de l’homme et la communauté internationale mettent la pression sur les autorités sénégalaises pour libérer ces neuf homosexuels. Le président français, Nicolas Sarkozy a évoqué « son émotion » et « sa préoccupation ».

Les autorités judiciaires sénégalaises ont profité de l’appel des avocats des homosexuels pour annuler « le procès verbal d’enquête et de la procédure subséquente» et « la mainlevée des mandats de dépôt ». Conséquence, ils ont finalement été tous libérés. Cette libération a cependant été dénoncée par des religieux qui ont créé un « Front islamique pour la défense des valeurs éthiques » et invite purement et simplement à « éliminer les homosexuels de la vie ». Une grande manifestation avait été organisée pour protestée contre la libération des ces neuf homosexuels condamnés à huit ans de prison et 760 euros d’amendes chacun. Devant ces manifestations de haine, ils vivent aujourd’hui dans la clandestinité et n’osent pas afficher leurs préférences sexuelles. L’homosexualité pourtant, est une pratique qui existe au Sénégal depuis toujours. Dans les langues locales, notamment en wolof (langue la plus parlée au Sénégal), on les appelle « Goordjiguen ». Ce qui veut dire littéralement « Homme-femme ». Cela témoigne également d’une pratique ancestrale dans la société sénégalaise. Mais même une sépulture leur est refusée. C’est le cas emblématique de Mor Mbaye qui, décédé, a été enterré dignement. Presque partout, des populations ont refusé qu’on l’enterre dans le village. Le premier refus est venu de Touba, la ville de la puissante confrérie mouride du Sénégal. Décédé dans à Dakar, ses parents ont voulu l’enterrer dans cette ville religieuse, mais les dignitaires de la ville ont refusé sous prétexte qu’il est homosexuel, les parents du défunt expliquant pourtant qu’il s’était « repenti ». A Thiès, ville située à 70 km de Dakar, la sépulture d’un autre homosexuel, Madièye Diallo, a également été refusé. Ses parents qui habitent la ville l’ont enterré dans le cimetière avant que la foule ne viennent l’exhiber. L’arrivée des sapeurs pompiers a finalement obligé la foule à remettre le corps dans la tombe. Mais dès que les soldats du feu s’en sont allés, les manifestant ont ressorti le corps pur le déposer chez sa famille. Finalement les parents ont été obligés de l’enterrer dans un endroit tenu secret… Dans la vie, comme dans la mort, le Sénégal pratique encore la discrimination généralisé à l’égard des homosexuels.


Moustapha Barry

Photo : mariage symbolique entre homosexuels au Sénégal