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11H29 - lundi 15 avril 2013

Tunisie : l’insécurité, nocive pour la santé (démocratique) ?

lundi 15 avril 2013 - 11H29

« Sous Ben Ali, au moins, on était en sécurité ». Impossible d’échapper aujourd’hui en Tunisie à ce leitmotiv. Il repose sur le sentiment d’insécurité matérielle et physique des citoyens abreuvés de faits divers par des médias qui accomplissent aujourd’hui sans complexe leur devoir d’information. De fait, dynamisme économique, emploi et sécurité sont en recul : un triptyque explosif. Un jeune sur quatre est au chômage alors que la croissance économique reprend à peine et que la police post-révolution, bras armé de l’ancien régime suscite toujours la méfiance, quand le contexte sécuritaire régional se caractérise par son incertitude, à l’Est et au Sud.

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Insécurité réelle et sentiment d’insécurité

En l’absence de chiffres de la part du ministère de l’Intérieur, et alors que les faits divers s’étalent dans les journaux, la question se pose de savoir quelle est la part de fantasme de ce sentiment d’insécurité. Avant la révolution, la délinquance s’exerçait à plus grande échelle encore, sous une forme institutionnalisée autour des réseaux de la famille Trabelsi. Belhassen Trabelsi était ainsi le chef d’orchestre de multiples trafics : de voitures, de bateaux ou encore de drogue. Les revendeurs et transporteurs qui travaillaient avec lui n’étaient pas inquiétés et pouvaient faire leurs affaires dans l’ombre de la police et des médias.

Le sentiment d’insécurité matérielle est lui aussi dû au large traitement médiatique consacré aux problèmes économiques du pays. Les Tunisiens avaient intériorisé l’image du miracle économique tunisien propagée sous le régime Ben Ali. Or, nombre d’entre eux, particulièrement dans les villes et les milieux des classes urbaines moyennes et aisées n’ont pas eu le courage de détourner les yeux de ce miroir déformant. Aujourd’hui le miroir est brisé et l’information circule : ça va mal mais c’est de notoriété publique, et le débat existe.

Au cœur du problème sécuritaire : la porosité des frontières

Passage de Ras Jedir

Poste frontière de Ras Jedir

Dans un contexte politique et social agité, la porosité des frontières Est avec l’Algérie et Sud avec la Libye, sont une source de déstabilisation de la sécurité intérieure du pays. Outre le commerce transfrontalier parallèle de biens de consommation ou d’essence, qui avait déjà lieu avant la révolution, un trafic d’armes se développe. Fermé à plusieurs reprises depuis la révolution, le poste frontalier de Ras Jedir concentre les tensions. Les douanes tunisiennes sont au bord de la rupture, pressées par le gouvernement d’accroître les contrôles et placées sous le feu des critiques de la population locale, qui vit mal de se voir privée de son gagne pain. Malgré les grèves répétées en 2012 des agents des douanes, les moyens mis sur la table pour y remédier sont limités.

La Tunisie est devenue le point de passage d’un trafic d’armes qui part de Libye pour aller vers le maquis à la frontière avec l’Algérie. Certains trafiquants sont arrêtés en route comme en février 2012 à Bir Salah dans la région de Sfax. L’armée avait mis un terme, après douze heures d’altercation armée, au voyage vers l’Ouest d’un groupe de six hommes, à la voiture remplie d’armes. Les armes ne font-elles que partir vers l’Algérie ou partie d’entre elles restent-elles sur le sol tunisien ? Le démantèlement de plusieurs caches d’armes depuis le début de l’année par la police le laisse penser. Inquiétant quand on constate que 11 Tunisiens ont participé a la prise d’otages au mois de janvier en Algérie. Les liens existeraient donc entre djihadistes des deux pays, en lien avec les luttes d’influence plus au sud, au Nord Mali.

Zones grises : un terreau fertile pour les milices

Se constituent donc peu à peu des zones grises où l’action de l’Etat tunisien peine à avoir prise, terrain favorable au développement de groupes de type paramilitaires. Souvent liés à la mouvance islamiste, ces groupes assurent la sécurité dans certains quartiers à la place de la police. A Sfax le 8 février, les pillages épars consécutifs aux remous des funérailles de l’opposant Chokri Belaïd, dont on ne sait s’ils ont été orchestrés, on trouvé face à eux des hommes de main en pick-up, drapeau noir en main. Ce sont les fameuses Ligues dites de protection de la révolution, de plus en plus visibles et cajolées en sous main par le parti islamiste au pouvoir.

Cette peur qui s’installe au sein de la population, fruit du relâchement du contrôle de l’Etat permet aux réseaux islamistes radicaux de prospérer et plus généralement à la petite criminalité de s’installer. Le chômage et l’insécurité matérielle s’ajoutent à exaspération des citoyens face au manque de résultats de la politique gouvernementale, les poussant à se tourner vers des structures parallèles de socialisation des jeunes au chômage qui organisent la charité envers les population les plus touchées. Ces actions sociales permettent de faire passer un discours politique et peuvent mener dans certains cas, à un recrutement pour des actions à caractère terroriste.

La démocratie menacée ?

La peur est l’ennemi de la démocratie. Elle rétrécit de la sphère publique aux intérêts privés : on ne va plus manifester pour réclamer le droit à la protection de son intégrité physique par l’Etat : on s’achète une porte blindée et une alarme. Or cette vitalité de la sphère publique est nécessaire à la construction démocratique via le contrôle exercé par la société civile sur ses responsables politiques. De même, la sécurité est la clef de la reprise économique, quand d’après la Banque Africaine de développement, 60% des entreprises exportatrices pointent l’insécurité comme frein principal à leur compétitivité économique. La boucle est bouclée : la misère nourrit l’insécurité qui nourrit la crise économique, qui nourrit la misère.

Considérablement avancée dans le processus de transition démocratique, la Tunisie a toutes les chances de continuer à être le laboratoire démocratique des révolutions arabes. La société civile est très dynamique et le processus de rédaction de la Constitution, quoique laborieux progresse. Pourtant, les signaux politiques sont au orange. Les partis au pouvoir jouent à vide de l’argument usé de leur légitimité électorale, après un an et demi d’exercice du pouvoir et après avoir échoué à tenir le délai d’un an pour la rédaction de la constitution.

Le temps et la dégradation du contexte sécuritaire et économique jouent en faveur de leur maintien à défaut d’élections toujours repoussées, mais jusqu’à quand ?

Emma Ghariani