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07H44 - mardi 12 février 2013

L’image de la Tunisie écornée par un reportage d’Envoyé Spécial (France 2)

mardi 12 février 2013 - 07H44

Un reportage diffusé dans l’émission Envoyé Spécial sur France 2 réduit la Tunisie à la menace salafiste.


 

Silence, on boycotte le tourisme tunisien

Le reportage de Karim Baïla « Tunisie, sous la menace salafiste », diffusé à une heure de grande écoute le jeudi 17 janvier 2013 sur France 2 dans l’émission Envoyé Spécial, trois jours après la commémoration du deuxième anniversaire de la révolution tunisienne, a suscité une colère sans précédent chez les tunisiens. Pourquoi avoir fait un tel reportage alors que le tourisme tunisien bat de l’aile? Pourquoi cette diffusion au moment de l’intervention française contre les Djihadistes au Mali et celle des intégristes dans le Sud Algérien ? Beaucoup de questions sans réponses encore à ce jour, mais l’opinion tunisienne estime que la diffusion de ce reportage est loin d’être innocente.

Une panoplie d’articles ont été écrits suite à la diffusion de ce reportage qui ne reflète  pas la réalité du pays actuellement et ce d’après une majorité des Tunisiens : leur réaction a été immédiate et la page Facebook d’Envoyé Spécial a été submergée par plus de 1500 commentaires qui y ont été postés. Beaucoup de ces commentaires soulignent que « les salafistes sont fortement minoritaires et que la société civile tunisienne se mobilise remarquablement pour réduire leur champ de nuisance ». Ce n’est pas la première fois que les médias français, très suivis en Tunisie, sont critiqués pour leur couverture et leur manière de présenter les faits d’actualité. Les médias français sont accusés  par l’opinion tunisienne de se focaliser sur la mouvance salafiste et de l’amplifier mais aussi de réduire la Tunisie à cette mouvance.

Suite à la diffusion du reportage, M. Anis Meghirbi, directeur commercial de l’hôtel l’Alhambra à Sousse, qui est l’une des premières personnes intervenant dans le reportage, estime avoir été trompé et il a déclaré au journal Le quotidien du tourisme : «Si on m’avait dit qu’il s’agissait d’un reportage sur le salafisme, je n’aurai pas participé. Le journaliste m’a expliqué qu’après les évènements de l’ambassade américaine il voulait montrer une autre image de la Tunisie.» Et pour M. Meghirbi, il est important de contribuer à la relance du tourisme. Anis Meghirbi ne prétend pas que le salafisme n’existe pas en Tunisie, mais il pense que « si l’équipe de tournage avait été de bonne foi, elle aurait nuancé son reportage ». « Ils ont passé une soirée au Lounge de l’hôtel, ils ont vu la jeunesse tunisienne s’amuser, ils ont vu les touristes de l’hôtel qui n’étaient pas inquiets. » Indignée aussi, l’association Fajr al-islam (« l’Aube de l’islam ») a annoncé son intention de porter plainte contre France 2.

«Ils [les salafistes] représentent un danger pour l’image de la Tunisie, car la presse internationale est à l’affût. Elle guette le moindre événement pour l’amplifier et donner une image qui peut être nuisible pour le tourisme», a déclaré en novembre le président provisoire de la république tunisienne Moncef Marzouki, dans une interview au quotidien algérien Liberté. Les professionnels du tourisme sont excédés et leur ministre, qui n’en finit plus d’essayer de rassurer des vacanciers apeurés, a critiqué à de nombreuses reprises une image qui «ne correspond pas à la réalité».

 

La Tunisie « blessée » par cette image extrême et réductrice donnée par les médias internationaux

Quelques titres relevés de certains médias nationaux et internationaux révèlent  les points de vue  dubitatifs sur le reportage présenté par le magazine de France 2 : « Une délégation tunisienne à Paris en réaction à un reportage de France 2 » (BFMTV), « Colère noire contre l’«Envoyé spécial» en Tunisie » (Libération) , « Tunisie : « Sous menace salafiste », le reportage qui fâche » (Jeune Afrique), « Coup de gueule contre le reportage d’Envoyé Spécial sur la Tunisie » (Le Quotidien du Tourisme) ; « Les hôteliers et voyagistes tunisiens craignent une année touristique calamiteuse », Kapitalis.


La réaction des professionnels tunisiens du tourisme

La réaction ne s’est pas faite attendre et surtout dans le secteur touristique, qui est le plus touché depuis la révolution en Tunisie. Les présidents des fédérations professionnelles du tourisme, Mohamed Belajouza pour la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH) et Mohamed Ali Toumi pour la Fédération tunisienne des agences de voyages (FTAV) ont effectué du 22 au 24 janvier 2013 une visite à Paris pour rencontrer les différents acteurs du marché touristique français sur la Tunisie. La situation politique en Tunisie réveille beaucoup de tensions entre les différents partis. Selon le magazine Jeune Afrique « pour répondre aux demandes de la rédaction d’Envoyé spécial, il faut néanmoins débusquer des salafistes, quitte à forcer le trait. Une algarade entre l’un de ces derniers et un soufi à la Foire internationale du livre de Tunis, puis une réunion de radicaux à Hammamet sont pain bénit pour une équipe qui peine à boucler son tournage faute de préparation, d’actualité et de contacts. Une trop maigre récolte pour que le résultat ne prête pas le flanc aux critiques. » Sébastien Legay, le rédacteur en chef de la société Capa, qui a sous-traité pour France 2 et produit le reportage, a démenti avoir grossi la menace salafiste en Tunisie. « Nous avons montré une réalité difficile et sensible, a-t-il déclaré. C’est normal que cela suscite le débat. On n’est pas surpris ».

Le reportage est tout de même bien mystérieux et pourrait créer des tensions entre les deux pays amis et dont les liens historiques sont indéniables La Tunisie était une des destinations préférées par les Français avant la révolution de 2011. L’impartialité du journaliste Karim Baïla est mise en question au vu de ce reportage. Alors que faut-il penser ce reportage qui fait la promotion d’un danger imminent  en Tunisie? Ce reportage est-il juste un signal d’alarme sur les dangers des salafistes ou une manipulation créée par un lobbying politique ?  Toutes ces questions poussent-elles à envisager la volonté de nuire à l’image de la Tunisie au détriment d’autres destinations du Maghreb ? Des questions qui restent à ce jour sans réponses concrètes mais l’image d’une Tunisie présentée comme islamiste radicale et violente par le magazine de France 2 sera difficile à estomper tant l’image a un puissant pouvoir sur les téléspectateurs.


Mehdi Houas