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10H18 - mardi 29 mai 2012

Rapport annuel d’Amnesty sur l’état des droits humains dans le monde : « C’est la rue qui gouverne » ?

mardi 29 mai 2012 - 10H18

L’organisation non gouvernementale qui rassemble plus de trois millions d’adhérents à travers le globe met en parallèle la reprise d’initiatives populaires sur les cinq continents et la défaillance, ou le manque de volonté, des États et des organisations internationales à garantir les droits humains partout dans le monde.

Couvrant toute l’année 2011, le rapport d’Amnesty International est d’abord marqué par le « Printemps arabe » : en quelques mois, au prix de centaines de morts et de milliers de blessés et torturés, les Tunisiens, Égyptiens et Libyens ont réussi, la plupart du temps sans bombes mais en s’appuyant sur leur propre force, à se débarrasser de dictateurs qui étaient ancrés dans le paysage international tels des statues indéboulonnables.

Le rapport en documente les répercussions dans ces pays comme dans le reste du monde. Ainsi, Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International au niveau mondial, intitule-t-il son prologue : « C’est la rue qui gouverne » : « (…) devant les carences des gouvernements, incapables d’assurer la justice, la sécurité et la dignité, la protestation a pris un caractère mondial. De New York et Moscou à Londres et Athènes, de Dakar et Kampala à La Paz et Cuernavaca, de Phnom Penh à Tokyo, les gens sont descendus dans la rue. »

En Afrique subsaharienne aussi, en Ouganda, malgré l’interdiction de toute manifestation décrétée en février 2011, les Ougandais sont descendus dans la rue pour protester contre la hausse des prix des produits de première nécessité : la répression policière a été brutale. Au Zimbabwe et au Swaziland, les autorités ont également cherché à écraser la contestation par la force. Les forces armées ont tiré à balle réelle sur les manifestants au Burkina Faso, au Malawi, au Sénégal et ailleurs.

Le rapport dresse un premier bilan d’étape des soulèvements arabes. En Égypte, l’espoir a laissé place à l’inquiétude. Les militaires sont toujours au pouvoir, 12 000 civils égyptiens font actuellement l’objet de poursuites devant la justice militaire, plus qu’au cours des trente années du règne d’Hosni Moubarak, et l’état d’urgence était toujours en vigueur au 1er janvier dernier.

En Libye, torture, déplacements forcés, exécutions extrajudiciaires et autres formes de représailles se poursuivent. Certains mouvements ont essuyé une répression féroce, en Iran, ou meurtrière, à Bahreïn et en Syrie.

Amnesty International constate l’échec de l’Organisation des Nations Unies à mener à bien sa mission première : assurer la paix et la sécurité dans le monde et déplore que les droits humains pèsent peu face à l’impératif économique, faisant notamment référence au soutien états-unien à la dictature saoudienne qui a, entre autres, aidé militairement à la répression sanglante à Bahreïn, ou encore la vente d’armes russes à la Syrie.

Comment imaginer que le Conseil de sécurité puisse assurer ses missions lorsque « ensemble, ces pays [composant le Conseil] représentaient en 2010 près de 70 % des gros contrats d’exportation d’armement : États-Unis (30 %), Russie (23 %), France (8 %), Royaume-Uni (4 %), et Chine (3 %). Dans le monde entier, l’afflux d’armes vendues de façon irresponsable par ces cinq pays est à l’origine de la mort d’innombrables civils et de multiples autres atteintes graves aux droits humains et aux lois de la guerre », indique Salil Shetty.

Alors qui nous protègera du Conseil de sécurité de l’ONU ? « Amnesty International a pu étudier en détail la façon dont les États d’Europe occidentale, les États-Unis et la Russie ont autorisé la fourniture de munitions, de matériel militaire et d’armes destinées à la police à Bahreïn, à l’Égypte, à la Libye, à la Syrie ou encore au Yémen, tout au long des années de répression brutale qui ont précédé la vague de soulèvements populaires. Ces ventes n’auraient pas eu lieu si les États pourvoyeurs avaient respecté leur principe affiché de s’abstenir de toute exportation d’armes susceptibles de contribuer à de graves atteintes aux droits fondamentaux. » Les pays qui vendent le plus d’armes dans le monde sont les mêmes que ceux qui disposent d’un droit de veto à toute résolution des Nations Unies.

Si, de manière chronique et récurrente, les gouvernements se révèlent inaptes ou récalcitrants à protéger les droits humains à l’échelle nationale comme internationale, Amnesty International avance des propositions et lance un appel pour un vrai traité international sur le commerce des armes. En effet, les États membres de l’ONU doivent se réunir en juillet 2012 pour finaliser le projet d’un tel traité. Selon Amnesty, « un instrument fort permettrait d’interdire le transfert international d’armes classiques en tous genres, y compris les armes légères et de petit calibre, les munitions et les composants majeurs, lorsqu’il existe dans le pays de destination un risque important que ces armes servent à commettre de graves atteintes aux droits humains et au droit humanitaire. Pour cela, le futur traité doit exiger des gouvernements qu’ils procèdent, avant d’accorder un permis d’exportation d’armes, à une évaluation rigoureuse des risques en matière de droits humains. »

Dans son rapport, l’ONG n’oublie pas la situation des droits humains dans les pays dits développés. Elle dénonce l’incapacité des gouvernements de l’hémisphère nord à accorder chez eux les droits qu’ils vantent auprès des pays périphériques. Elle observe une « tolérance à des inégalités de plus en plus fortes », la « xénophobie » galopante aux États-Unis et en Europe où « les immigrés servent de boucs émissaires. » Dans les pays du Nord aussi, « les gouvernants [sont], au mieux, indifférents aux préoccupations des citoyens ; au pire, uniquement soucieux de protéger les puissants. » Amnesty International dresse ainsi le tableau d’un monde structuré autour d’une forme de guerre de classes et où les peuples, d’où qu’ils viennent, ne font plus confiance à leur gouvernement.

Au Nord, le droit à manifester est remis en cause, et/ou alors les manifestants essuient une répression policière disproportionnée et illégitime. Au Sud, c’est sa vie que l’on risque. « Que ce soit sur la place Tahrir au Caire, à Zucotti Park à Manhattan ou sur la place du Manège à Moscou, il est frappant de voir avec quelle rapidité les gouvernements se sont mobilisés pour réprimer des mouvements de contestation non violents et limiter le droit à la liberté d’expression et d’association », note Amnesty.

L’ONG corrèle par ailleurs la situation des droits humains dans le monde au « pouvoir croissant des entreprises » et en particulier des multinationales. Et de rappeler que les bénéfices de ces dernières s’effectuent trop souvent aux dépens des populations locales et de leurs droits fondamentaux : « Que ce soit Shell au Nigéria, dans le delta du Niger, ou Vedanta Resources en Inde, dans l’Orissa, les grands groupes ne sont pas tenus par les autorités politiques de respecter les droits humains. »En dehors des entreprises connues historiquement pour bafouer les droits humains, multinationales de l’or noir et d’autres matières premières plus ou moins précieuses, les entreprises du numérique mobilisent également l’attention des défenseurs des droits humains : « Il existe aujourd’hui des éléments tendant à prouver que des sociétés qui se présentent comme des instruments d’expression et d’échange d’opinions (et tirent leurs profits de ces activités), comme Facebook, Google, Microsoft, Twitter, Vodaphone ou encore Yahoo, sont en fait complices de telles violations » des droits humains.

Salil Shetty ne mâche pas ses mots pour dénoncer l’hypocrisie des États dominants : « On sort le discours sur les droits humains lorsqu’il sert les visées des responsables politiques ou économiques, et l’on s’empresse de le ranger au placard lorsqu’il devient gênant ou qu’il fait obstacle au profit. » Et de répéter la nécessité de mettre au-dessus des considérations politiques immédiates et des profits issus du commerce des armes, le respect des droits fondamentaux : justice, liberté, égalité, dignité. « Il est temps de faire passer les êtres humains avant les entreprises, et les droits avant les profits. »

Farida Cherfaoui