Human Rights
17H22 - mercredi 22 juin 2011

Graves incidents à la Gay Pride de Moscou : la société russe toujours hostile à la manifestation publique de l’homosexualité

mercredi 22 juin 2011 - 17H22

Moscou, 28 mai 2011, les touristes profitent tranquillement du soleil qui couvre la Place Rouge lorsqu’un cortège de manifestants gays fait son apparition. Leur objectif : une marche de résistance contre l’homophobie, en dressant des pancartes « La Russie n’est pas l’Iran ! »  « Homophobie, la disgrâce du pays ! ». Ces manifestants pacifistes ne sont malheureusement pas les seuls à avoir répondu à l’appel. De plusieurs coins de la place affluent des groupes de néonazis, certains affichant fièrement leurs croix gammées, venus se mêler aux groupes ultranationalistes déjà présents. On aperçoit aussi les soutanes noires de plusieurs fondamentalistes orthodoxes, brandissant de lourds crucifix en vociférant leurs malédictions : « Sodome et Gomorrhe ont été brulées pour avoir accueilli cette peste homosexuelle. Il en sera de même pour notre sainte Moscou si nous laissons ces gens en liberté » exprime l’un d’entre eux face aux caméras.

D’insultes en crachats, le rassemblement tourne vite au passage à tabac. Les groupes violents homophobes attaquent, frappent et rossent tous les homosexuels qui leur tombent sous la main, sous les yeux d’une police qui, au mieux ne fait rien, mais s’appuie le plus souvent sur ce soutien bienvenu pour briser la manifestation. Louis-Georges Tin, président du comité Idaho, et présent sur la place Rouge, ce jour-là, constate avec amertume : « les forces de polices ont en commun avec ces groupes néonazis leur homophobie et leur refus de la Gay Pride. Aussi est-il cohérent qu’ils travaillent main dans la main… » Louis-Georges sait malheureusement de quoi il parle. Il est lui-même violemment pris à parti par quelques extrêmistes homophobes, qui le brutalisent avant de le trainer, avec le concours de la police, vers un fourgon de sécurité. Version des faits des forces de l’ordre ? Les agents ont protégé M. Tin en le tirant des griffes des intégristes. « Si leur objectif était de me protéger, je peine à comprendre pourquoi ils m’ont enfermé dans un compartiment disciplinaire de 60cm sur 60cm, pourquoi ils ont pris soin de m’insulter en russe et anglais afin que je saisisse bien le mot « faggot » (NDLR : « tapette » en anglais) »



Une société globalement intolérante

Les faits sont révélateurs d’une homophobie russe profondément ancrée dans les esprits. Pénalisée sous Staline dès les années 30, l’homosexualité masculine n’est autorisée en Russie qu’en 1993 – l’homosexualité féminine, elle, a toujours été autorisée. Autorisation qui ne balaie toutefois pas le fantôme d’une nouvelle criminalisation que nombre de députés russes appellent de leurs vœux. Les sondages de l’année 2010 montrent une opinion publique opposée à 83% à toute idée de Gay Pride russe. Les demandes de manifestations homosexuelles sont systématiquement refusées par les mairies. « Ces refus sont éminemment dictés par l’homophobie », affirme Louis Georges Tin. « Alors que les manifestations ne sont en général pas interdites et que les homophobes ont tout droit à manifester publiquement leur haine et leur violence, nous nous voyons refuser le droit de descendre pacifiquement dans la rue. »

Une homophobie dans laquelle l’Eglise Orthodoxe a également sa part de responsabilité. « L’Eglise Orthodoxe profite à outrance de chaque occasion pour prouver son homophobie », déplore Nicolas Alexeyev, président de l’association Gay Russia et fondateur de la Gay Pride de Moscou. « Imaginez qu’à Paris, les manifestants d’une Gay Pride soient attaqués par des curés ou d’autres membres du clergé. C’est ce qui arrive chez nous. Ils se mêlent aux néonazis pour les bénir sous les yeux du monde et pour nous agresser. » Le vocabulaire religieux est présent jusque dans les bouches des dirigeants russes ; il y a peu, parlant d’homosexualité, le maire de Moscou évoquait le satanisme. « Nous en sommes au point où vous étiez il y a trente ans », regrette Nicolas Alexeyev.

Et si ces tristes évènements ont eu lieu au cœur même de la capitale russe, c’est pourtant encore dans les grandes villes que l’homosexualité est la moins difficile à vivre. « Si vous ne vous risquez pas à demander l’égalité des droits et que vous habitez Moscou ou Saint Petersburg, vous pouvez encore vivre votre homosexualité à peu près normalement. », constate Nicolas Alexeyev. Ce qui n’est pas le cas en province, où les gays paient parfois leur orientation sexuelle de leur vie. Mais même en plein cœur de Moscou, les discriminations sociales et professionnelles perdurent. « Certains de mes collègues ont perdu leur emploi après avoir été vus à la télé en train de participer à notre Gay Pride interdite à Moscou » raconte Alexeyev. Les journaux et les associations LGBT subissent régulièrement des pressions, pressions qui auront pris la forme, pour Nicolas Alexeyev, d’un enlèvement de trois jours par la police russe, qui l’aura menacé et intimidé pour le dissuader d’aller en France déposer une plainte à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Ce qu’il aura tout de même eu le courage de faire.

La Russie assume sa position, la réaction internationale reste discrète

La plainte qu’a déposée Nicolas Alexeyev a conduit, en octobre 2010, à une condamnation de la Russie pour son refus de laisser librement manifester les homosexuels. Condamnation qui, aux yeux de Louis-Georges Tin, est totalement insuffisante. Un pied de nez à l’Europe, donc, de la part de la Russie qui espère que le prix de la liberté des homosexuels ne s’élève qu’à 30 000 euros. « J’espère que le Conseil de l’Europe refusera de rentrer dans ce jeu ridicule que le Russie souhaiterait voir se prolonger. Nous exigeons que le droit de vote de la Russie au Conseil de l’Europe lui soit retiré. » Notons que cette condamnation a permis l’autorisation de nombreuses marches et manifestations organisées par d’autres militants des droits de l’homme. Mais les militants LGBT attendent toujours…

Nicolas Alexeyev et Louis Georges Tin ne sont pas près de déposer les armes. « Il faut qu’on nous entende, qu’on fasse parler de nous, que les Russes réalisent que les gays ne sont pas des hommes en jupes et les lesbiennes des femmes en pantalons », affirme Alexeyev. « La campagne autour de la Gay Pride russe, amorcée en 2006, s’inscrit dans cette recherche de visibilité, en réunissant plus d’une cinquantaine de médias autour de conférences de presses, qui abordent aussi bien le don du sang que le mariage gay. Aujourd’hui, c’est plus de 75 millions de Russes qui ont entendu parler de la GayPride de Moscou. Paradoxalement, la répression aveugle du gouvernement fait encore plus parler de notre combat », ironise Alexeyev.

Quant à Louis Georges Tin, tous les moyens sont bons pour mobiliser l’opinion publique autant que les députés même du parlement européen. Les pétitions circulent, les appels téléphoniques directs s’enchainent, les brochures d’information se multiplient. « L’exemple de la communauté LGBT russe nous enseigne que l’opiniâtreté et le courage paient. Ces gens se battent depuis cinq ans pour leurs droits, à un coût humain et professionnel parfois très lourd. Je salue leur énergie, qui donne à tous une leçon de vie. »



Romain Leduc

Photo texte : manifestation en faveur des droits des homosexuels à Moscou en 2010 (Flickr/Andrew Ciscel)

Pour aller plus loin :

www.idahofrance.org

www.gayrussia.eu