Edito / Editorial
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10H20 - lundi 25 avril 2011

Feuilleton historique : Enquête sur la question sociale en Europe – épisode 1 : introduction

lundi 25 avril 2011 - 10H20

Opinion internationale commence un feuilleton historique et social sur la question sociale en Europe. En 1896, le journaliste du Figaro, Jules Huret, a sillonné l’Europe, interviewant chômeurs, femmes au foyer, entrepreneurs, politiques et ouvriers. Un texte d’une grande actualité.

Présentation par Françoise DELAYE, historienne

Peu après les événements de Fourmies, le journaliste Jules Huret publie dans Le Figaro une « Enquête sur la question sociale en Europe », qui sera publiée en volume en 1897. Il fait parler les principaux responsables socialistes français et européens, ainsi que les membres du patronat. A partir d’exemples précis, il en profite pour décrire également la condition ouvrière. Cet ouvrage dresse un tableau polyphonique de la question sociale en Europe au début du XXème siècle, tableau d’une grande actualité.

Ce type d’enquêtes se multiplient à cette époque, faites par des statisticiens, des philanthropes et des « sociologues », notamment ceux qui émanent de l’école de la Réforme sociale de Le Play. L’enquête de Jules Huret est certainement la plus accessible et la plus synthétique.

La question sociale est en cette fin de XIXe siècle d’actualité. Tout le monde s’en saisit, journalistes, hommes politiques, partis, syndicats, artistes. Rappelons par exemple que Germinal, dont les héros sont des mineurs, est paru en 1886.

Jules Huret nous dresse un tableau relativement sombre des conditions sociales de son époque, s’attardant plus longuement sur les catégories ouvrières, de la sidérurgie (au Creusot), du textile (à Roubaix), mais il aborde également les problèmes des paysans et des pêcheurs (à Boulogne). Tous, y compris les enfants qui travaillent, sont soumis au patron, à des salaires faibles, à des conditions de vie difficiles.

Dans la comparaison avec les autres pays européens, la situation des pauvres en Russie paraît la plus misérable, puisqu’ils sont surchargés d’impôts et qu’ils ne peuvent s’en sortir.

L’antisémitisme apparaît de manière récurrente, vu du point de vue des pauvres (les juifs polonais) et de celui des riches (Rothschild).

Pour tous ces prolétaires, les idées socialistes peuvent apparaître comme un espoir, mais ne faut-il pas y voir plutôt l’espoir qu’Huret lui-même y place ?

L’époque du capitalisme naissant

Huret, en interrogeant les tenants des doctrines libérales, tente de les mettre face aux contradictions que recèlent ces doctrines par rapport à l’idéal chrétien et humain. La porte de sortie de ces grands bourgeois est souvent l’Encyclique Rerum Novarum, qui peut apaiser leur conscience à moindre prix. En fait, aucun ne conçoit une transformation radicale de la société, de la propriété, des moyens de production, et chacun y va de ses arguments fondés sur la tradition : « ça a toujours été comme cela, il n’y a pas de raison que cela change ».

Huret est de parti pris, mais il ne le manifeste pas trop violemment face à ses interlocuteurs. Ses idées apparaissent plutôt à travers les quelques réflexions personnelles auxquelles il se livre.

Le problème de la grève est lui aussi abordé de manière récurrente : en général, les patrons disent que les ouvriers n’ont qu’à faire grève s’ils le veulent, « ils en ont le droit », mais on voit bien qu’ils trouvent ce moyen d’agir scandaleux et inadmissible, surtout lorsqu’il prend des proportions trop grandes.

Le contexte explique cette frénésie. L’Europe est en pleine deuxième révolution industrielle, commencée vers les années 1880, qui repose sur l’utilisation de deux nouvelles sources d’énergie : le pétrole et l’électricité, alors que les moteurs de la première révolution industrielle avaient été le textile, le charbon et la machine à vapeur.

Les évolutions touchent tous les secteurs. Les progrès techniques sont nombreux. Les transports connaissent un grand essor, en particulier le chemin de fer et le navire à vapeur.

Le capitalisme se transforme. Jusqu’alors, les entreprises étaient familiales. Mais avec la Révolution industrielle, de lourds investissements sont nécessaires, pour financer les machines, les laboratoires de recherche, payer un personnel de plus en plus nombreux, financer une organisation de l’entreprise et de la production plus complexe; il faut donc faire appel à un financement extérieur. Ainsi sont créées les sociétés anonymes, phénomène qui entraîne l’essor des Bourses de valeur. Mais de cette manière, l’entreprise industrielle échappe à son fondateur.

Parallèlement les banques se développent, que ce soient les banques d’affaires ou les banques de dépôt, qui développent les instruments de paiement comme les billets de banque et la monnaie scripturale. De même, un phénomène de concentration des entreprises s’opère à partir des années 1880, afin de limiter la concurrence et de garantir les profits.

C’est une époque d’accroissement de la consommation et des échanges, tant intérieurs qu’internationaux. L’économie européenne connaît une expansion formidable dans les années 1850 et 1860, mais il y a un retournement de conjoncture au début des années 1870. Le krach boursier de Vienne en 1873 sonne le glas de la prospérité et ouvre la voie à la grande dépression qui durera jusqu’en 1896. Cette crise est marquée par une baisse des prix de gros, une diminution du taux de croissance, des faillites d’entreprise nombreuses, l’effondrement de certaines banques et le chômage. Durant cette période, les différents États renforcent les mesures protectionnistes.

La colonisation est elle aussi en plein essor, les puissances européennes se lançant à la conquête du monde. Tandis que certains pays, notamment les États-Unis et le Japon, connaissent un formidable développement industriel et en viennent à concurrencer les pays du Vieux continent.

Au niveau social et idéologique, les évolutions sont là aussi nombreuses. Tandis que de grands débats se nouent entre le libéralisme, – dont le slogan est « laisser-faire, laisser-passer » –, et le socialisme, des conflits sévères se produisent, en particulier autour de la journée de 8 heures, notamment lors des fêtes du 1er mai, dont Fourmies n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais qui a profondément marqué les esprits.

L’antisémitisme, au cœur du XIXe siècle

La question de l’antisémitisme apparaît plusieurs fois au cours de l’enquête, la prétendue influence des juifs étant notamment dénoncée à travers la théorie de la « juiverie financière ».

C’est certainement la seule dimension de l’ouvrage que l’on ne peut accepter ; elle appartient à une époque révolue, à des hommes, qui au nom de combats sociaux, ont préparé le terrain des pires horreurs de l’histoire.

Du point de vue allemand, à la fin du XIXe siècle, le particularisme juif est conçu comme quelque chose d’étranger, voire menaçant pour le génie allemand. D’autre part, l’antisémitisme fait le lien avec l’anticapitalisme, particulièrement visible dans les milieux nationalistes, et exacerbé avec la crise économique qui se déclenche en 1873; d’autant que les lois de 1869 en Allemagne, créant l’émancipation des juifs, permettent leur ascension dans la vie économique et culturelle allemande. L’antisémitisme a en Allemagne une coloration économique et politique. L’antisémitisme apparaît ainsi lié à l’antimarxisme et à l’anticapitalisme. En France, l’antisémitisme rebondit à partir des années 1880, alimenté par le krach de l’Union générale en 1882, banque catholique très proche de l’Église, que l’on attribue à un complot des grandes banques juives et notamment de Rothschild.

Un grand nombre d’ouvrages antisémites seront écrits dans ces années, à connotation financière contre la finance juive, et à connotation religieuse contre le peuple déicide. C’est ainsi que La France juive de Drumont connaît un gros succès,

100000 exemplaires sont vendus en deux mois lors de sa parution en 1886. De même, La Libre Parole, à laquelle se rallie La Croix, exploite le scandale de Panama et fait campagne contre les juifs, dénonçant notamment les juifs dans l’armée.

(C’est dans ce climat qu’il faut replacer l’Affaire Dreyfus).

En Russie vivent environ 4,5 millions de juifs, essentiellement dans la Russie Blanche, les provinces polonaises et la Crimée, territoires où ils étaient nombreux avant la conquête russe. Les israélites sont cantonnés dans ces territoires par des oukases sénatoriaux de 1786, 1791 et 1794, et ne peuvent en sortir que dans certains cas. La situation s’améliore jusqu’à la mort d’Alexandre II, puis a lieu une réaction autoritaire, période pendant laquelle les autorités réveillent l’antisémitisme, en particulier pour détourner le peuple du nihilisme. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les massacres de 1881 et 1882 (incendies, pillages, tueries), attisés par la volonté du tsar. Puis les lois de mai 1882 restreignent pour les juifs la liberté d’établissement, de circulation, de commerce et leur interdit certains emplois et professions (infirmier, avocat, avoués, médecin, ingénieur…). De même, ils subissent des restrictions à l’entrée à l’université et doivent acquitter des impôts spéciaux.

En Autriche existent certains partis d’opposition antisémites, notamment le mouvement national allemand et les chrétiens sociaux. Ces derniers, menés par Karl Lueger, sont des petits bourgeois, surtout viennois, qui sont antisémites parce qu’hostiles au grand capitalisme, mais ils ne veulent pas porter atteinte à la Constitution.

Rendez-vous dimanche 1er mai pour la mémorable préface de Jean Jaurès et l’épisode 2 e notre Feuilleton.

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