La chronique de Michel Scarbonchi
08H55 - dimanche 14 juin 2020

Libye : l’impuissance de l’Union Européenne et de l’OTAN face à Erdogan. La chronique de Michel Scarbonchi

 

Certains médias français redécouvrent la guerre en Libye, à l’aune des déboires militaires du maréchal Haftar.

Quand l’homme fort de Benghazi assurait la reconquête de son pays contre Al Qaida et Daesh, participant ainsi, à nos côtés, à la lutte contre le terrorisme et l’islam radical, un grand silence des médias était de rigueur. Mais qu’arrivent les « revers militaires » et pleuvent les articles défaitistes qui ne correspondent en rien à la réalité du terrain.

Haftar aurait subi une « déroute » à l’Ouest alors que son armée n’y a jamais occupée les différentes villes perdues, laissées au seul contrôle des tribus locales ralliées. Par contre, aucune couverture médiatique ne relate les massacres commis sur des civils à Tarhūnah par les milices syriennes pour punir la population de son soutien à Haftar.

Tout cela démontre la puissance de la propagande turque et si Haftar a perdu une bataille, c’est bien celle de la communication…. Il est toujours difficile de faire comprendre aux militaires que la bataille des images vaut celle des armes !

Mais revenons à la réalité du terrain. Si Haftar n’a pas pris Tripoli, il n’en contrôle pas moins 80% du territoire libyen. Alors peut-on parler « d’effondrement d’Haftar » comme l’a écrit récemment Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS ? Non ! La preuve ? La façon dont l’ALN a châtié, il y a quelques jours, l’offensive des brigades de Misrata sur Syrte, infligeant au GNA des pertes sévères.

L’intervention militaire de la Turquie à Tripoli a certes changé le visage de cette guerre et ses conséquences. Avec ses drones, ses blindés, ses 7400 miliciens syriens, son encadrement militaire, acheminés aux yeux et à la barbe des Européens et avec la neutralité de l’OTAN, Erdogan a sauvé Sarraj et Tripoli de la reddition et empêché ainsi la réunification et la sécurisation du pays.

Et que se poursuive le chaos libyen.

A quoi joue l’OTAN en laissant l’un de ses membres intervenir dans le conflit libyen et s’y installer durablement ? La première lecture serait celle de gêner la Russie, impliquée aux côtés de Benghazi, et de lui faire barrage.

Mais une analyse plus fine révèle peut-être un autre calcul, plus inquiétant, celui d’une concurrence et d’une future situation conflictuelle avec l’Union européenne… Venant ainsi corroborer les propos tenus le 20 mai dernier par le Général Vincent Desportes, lors d’une conférence du CEPS, intitulée « l’OTAN plus dangereuse qu’utile ». L’ancien officier supérieur y détaillait comment l’OTAN, réputé protéger les pays de l’Union européenne était, en fait, devenue une « menace » pour elle.

Double jeu initié par les Etats-Unis car n’ayons aucune illusion, si Trump nous a signifié que désormais, pour sa sécurité, l’UE ne devait compter que sur elle-même, il ne souhaite pas mieux que nous devenions un concurrent commercial ou militaire de son pays.

Mais, soyons conscients que les stratégies américaines ne sont aussi souvent que la conséquence des divisions ou des faiblesses des Européens.

Car, à force de se diviser, de ne pas avoir de position commune, on hérite d’un Erdogan…

Malgré deux ministres des Affaires Etrangères, l’un français, Jean-Yves Le Drian, très tôt, conscient de la vacuité d’un Sarraj et des qualités d’un Haftar, l’autre Européen, Joseph Borrell, ferme et lucide, et les Sommets de Paris, Palerme et Berlin, l’UE n’a pas réussi à s’emparer du dossier libyen et à y apporter une solution. A force de ne pas choisir entre le premier ministre de l’ONU, Sarraj, prisonnier et complice des milices islamistes, couvrant tous leurs trafics -migrants, esclaves, armes, drogue- et Haftar, bras armé de l’Assemblée nationale de Tobrouk, contre le poison islamiste, nous voilà avec un Erdogan maître de la Tripolitaine, de son « hub migratoire », de son « hub terroriste ».

L’histoire nous enseigne pourtant qu’à ne pas choisir on obtient toujours le pire !

Alors, face au grand « mamamouchi turc » réputé pour son cynisme et sa brutalité, qui en Europe osera dire « stop » ? Car, n’en doutons pas, face à cette homme-là, seule la menace de la force pourra avoir de l’effet. Voilà une « heure de vérité » pour l’Europe de la défense…

Ou faudra-t-il une nouvelle fois, comme en Syrie, attendre Vladimir Poutine ?

Michel Scarbonchi

Ancien député européen