Afriques
14H16 - samedi 10 avril 2021

Entre les tyrans et l’anarchie, quelle voie pour l’Afrique ? L’édito de Michel Taube et Alain Dupouy

 

Nous l’avons souvent souligné, encore récemment à la une d’Opinion Internationale, l’Afrique restera mal partie tant qu’elle n’aura pas fait le choix résolu de l’Etat de droit et notamment celui de l’alternance démocratique. Les derniers rendez-vous électoraux tenus dans des pays africains ne semblent pas indiquer que le continent de demain en prenne le chemin…

Les récentes périodes électorales nationales, particulièrement en 2020 et en ce début 2021, laissent un sentiment d’inquiétude ou presque de désespoir de voir les choses changer un jour… Il faut pourtant positiver, en pensant aux populations africaines, à la francophonie et aux enjeux de la mondialisation

Ce sentiment est encore plus « à vif » lorsque les observateurs se trouvent être aussi des personnes attachées à la démocratie et au respect des droits humains et de l’Etat de droit. Cette fameuse « Communauté Internationale », cette opinion internationale qui sait pourtant s’émouvoir parfois si rapidement, impalpable, mais en l’espèce un peu « ectoplasmique » par trop de discrétion, évitant l’ingérence, mais pouvant laisser croire à une certaine complaisance, ne devrait plus se taire, même si elle ne saurait intervenir dans le champ de la souveraineté de chaque Etat… 

Revenons à l’actualité, au moment où les élections à Djibouti vendredi 9 avril et au Tchad et au Bénin dimanche 11 avril risquent d’en désespérer plus d’un.

Il faut dire que le contexte électoral en l’Afrique est déjà bien lourd… Nous avons assisté en été 2020 à un coup d’Etat militaire au Mali, probablement rendu inévitable devant l’embourbement du fonctionnement de l’Etat Malien, face aux divisions et aux impérities des opposants au président démis, Ibrahim Boubacar Keïta. Quel paradoxe africain de voir que ce sont des militaires qui, sans trop de dégâts humains, ont finalement ouvert une perspective de relance citoyenne et civile. Au départ inacceptable sur le fond, condamné sur le bout des lèvres par les dirigeants africains et occidentaux, ce coup d’Etat a finalement rebattu les cartes, redonné du tonus à la lutte des Maliens contre la progression des djihadistes et redonné quelque espoir de transition démocratique. Au fond, il est arrivé dans l’histoire que des militaires prennent le pouvoir à des dictateurs généralement finissants pour le rendre au peuple… Le syndrome portugais de la révolution des œillets touchera-t-il l’Afrique ?

En octobre puis novembre 2020, ce fut le tour de l’élection présidentielle en Guinée puis en Côte d’Ivoire. A Conacry surtout, tout fut permis pour le maintien d’Alpha Condé, même les crimes contre les militants d’opposition et les emprisonnements politiques fatalement arbitraires. A part Amnesty International et quelques autres, qui s’est insurgé ? Le dépit, la résignation, l’épuisement, la renonciation aux principes s’installent peu à peu. Il faut lutter contre et sans cesse repartir au combat…

Puis la République Centrafricaine démontra encore son instabilité dans le morcellement de son territoire entre un gouvernement affaibli et des forces armées mercenaires, éparpillées dans le pays, auteurs de violences abjectes, malgré l’aide au maintien de la paix guidée par la Minusca onusienne. Nous y avions co-lancé un Appel à la réconciliation nationale en 2014… Le chemin sera encore long mais il est déjà en partie balisé, notamment par le nouveau « médiateur » de l’ONU, le diplomate sénégalais, Mankeur Ndiaye, et un président de la République lui aussi réélu récemment le 20 décembre dernier, Faustin-Archange Touadéra.

En mars dernier enfin, Denis Sassou-Nguesso a été « réélu » avec un score de maréchal, pardon de dictateur, pour un quatrième mandat consécutif, après son hold-up constitutionnel de 2015. De même à Djibouti, pas plus tard que hier vendredi 9 avril 2021, il faut croire que le Président Ismaël Omar Guelleh est le seul à pouvoir tenir son pays indéfiniment et qu’il ne peut en être autrement que de débuter son septième mandat. Résultat de l’élection communiqué le soir même : 98,58% des voix seraient allées au président sortant.

En février 2021, au Niger, où selon nos sources les résultats électoraux n’ont pas été déformés par trop d’irrégularités (comme lors de la réélection de Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso en novembre 2020), l’alternance a commencé à poindre son nez même si c’est un héritier légitime, Mohamed Bazoum, du président sortant, Mohamadou Issoufou, qui lui a succédé.

Venons en à ce dimanche 11 avril 2021 au Tchad et au Bénin.

A N’Djamena, un choix arbitraire pour l’homologation des candidatures laisse des candidats non admis, les uns pour de prétendues raisons d’âge, les autres pour des motifs spécieux de parrainages. Et on se dirige allègrement vers une victoire pour un sixième mandat du Maréchal Idriss Déby Itno, par ailleurs partenaire stratégique et militaire de la force du G5 Sahel engagée contre le djihadisme.

Au Bénin, le Président Talon (nouveau talon d’Achille de l’Afrique) a lui aussi rejeté des candidatures pourtant tout à fait recevables, et notamment comme celle de l’ancienne Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Mme Reckya Madougou, qui se retrouve en prison depuis début mars, pour avoir eu l’outrecuidance de montrer un peu trop fort sa colère devant ce refus injustifié. Où est la démocratie dans tout cela ? Le Saint-Germain-des-Prés de l’Afrique voit sa démocratie confisquée par un nouveau venu au club des apprentis tyrans africains. Où est le respect des droits humains, quand les conditions de vie de cette opposante politique en prison sont très peu humaines, ne serait-ce que pour recevoir sa famille ? Un juge d’une pseudo Cour spéciale créée de toutes pièces par Talon dès son arrivée au pouvoir, a avoué avoir été contraint par la Chancellerie, donc par le Gouvernement Béninois, de décider de l’emprisonnement de Madame Madougou, puis il a démissionné…. puis quitté son pays. Un réfugié politique de plus…

Alors, ne faut-il rien dire ? Ces petits tyrans, pour reprendre la formulation du dernier livre de Vincent Hugeux « Tyrans d’Afrique, les mystères du despotisme postcolonial » (éditions Perrin), et qui nous rappelait récemment que « le mandat de plus est toujours le mandat de trop », ces dirigeants irremplaçables doivent-ils vraiment se maintenir au pouvoir coûte que coûte ? Pense-t-on aux populations ? Pense-t-on à cette jeunesse, foisonnante, forte et puissante de perspectives tant dans les secteurs économiques que culturels en attendant de l’espoir en politique ? Il y a tant à faire pour cette prise de conscience.

Les dirigeants occidentaux ont leurs limites pour aider à cet assainissement des processus politiques. Ce droit de réforme appartient certes en priorité aux Africains. Et que l’on ne vienne pas nous dire que la France ou l’Europe ferment les yeux pour protéger leurs intérêts économiques et leurs partenariats. La régression partenariale de la France est incontestable, doublée par bien d’autres Etats (Russie, Chine, Inde, Turquie…) dont la santé démocratique de l’Afrique est le cadet des soucis. Notre pari géopolitique, c’est que la francophonie et le compagnonnage avec la France et l’Union européenne ont de l’avenir et reviendront comme des valeurs sûres !

Enfin et surtout la remise aux normes démocratiques des institutions nationales (Commission Electorale dite Indépendante, Cour Constitutionnelle), régionales (CER) et aussi Internationales (Union Africaine) ne devrait elle pas être lancée et conditionner les nouveaux paradigmes pour faire de la politique en Afrique et observer des règles de conduites, saines et honnêtes ?

Entre la dictature de ces nouveaux tyrans d’Afrique et l’aventure et l’anarchie promise par des opposants souvent divisés et incapables de faire front commun contre les pouvoirs en place, peut-être y a-t-il une voie médiane ? D’anciens ministres, solides, bien formés, compétents, pourraient-ils prendre sur eux le poids de transitions démocratiques en douceur. Un Albert Pahimi Padacké au Tchad, l’ancien (et dernier) Premier Ministre du maréchal Déby, qui a accordé une interview exclusive à Opinion Internationale, a fait une campagne exemplaire et « sans esprit de vengeance » comme il le dit lui-même, rendant possible le jour venu une transition démocratique.

 

Alain Dupouy, président du Club O2A (Objectif Afrique Avenir) et parrain d’Opinion Internationale

Michel Taube, fondateur d’Opinion Internationale

 

Directeur de la publication