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12H25 - vendredi 15 janvier 2021

Numérique : de la servitude volontaire à la dictature. Tribune de Philippe Latombe, député de Vendée

 

Www, on a fini par l’oublier, est l’abréviation de World Wide Web, littéralement « toile d’araignée mondiale ». Nommer ainsi la plus grande (r)évolution technologique de l’ère moderne était pour le moins culotté, l’araignée n’étant pas l’animal le plus aimé de la création. On aurait vraiment dû se méfier.

Qui ne s’est jamais extasié sur la performance de l’araignée qui tisse sa toile ? Oubliant que quand elle s’y adonne, cela n’a rien d’un loisir créatif, d’une simple prouesse technique, voire artistique, mais tout d’un piège d’une redoutable efficacité.  

Vu sous cet angle, le World Wild Web ne s’apprécie plus de la même façon : la comparaison de nos données avec les moucherons et autres insectes englués dans les rets arachnéens manque de glamour, reconnaissons-le ! Si l’on ajoute à cela que ces mêmes données en déshérence sur Internet représentent une part grandissante de ce que nous sommes, il n’y a qu’un pas, vite franchi, du moucheron à chacun de nous. La métaphore devient alors franchement dérangeante.

Il est vrai qu’à ses débuts, la Toile ne semblait présenter que des attraits : célérité, quasi-instantanéité des échanges et de la communication, accès rapide à l’information, à la culture, une résurgence magnifiée par la technologie de la Bibliothèque d’Alexandrie, une victoire sur le temps et l’espace…  et tout ça, contre rien ou presque, et en toute liberté, pensait-on. Un nouvel âge d’or. C’était omettre que chez les Anciens, l’âge d’or n’est jamais qu’un mythe, celui d’un passé sublimé, qui n’a jamais existé en tant que tel.

Parce qu’il était virtuel, invisible, le monde numérique nous a longtemps laissé croire qu’il était inoffensif. Quand les premiers signes de sa tyrannie se sont fait sentir, il était déjà trop tard, nous étions déjà en état de soumission, nous auto-persuadant que les avantages, addictifs,  l’emportent très largement sur les inconvénients et autorisent quelques concessions quant à nos libertés. 

« Je voudrais seulement comprendre, écrivait Etienne de La Boétie dans Discours de la servitude volontaire, comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ». 

Je voudrais seulement comprendre pourquoi… fulgurance d’un tout jeune homme visionnaire, – il avait seulement seize ou dix-huit ans -, qui pointe notre penchant coupable pour la soumission, notre paradoxale acceptation de la tyrannie. Pourtant depuis 1576, beaucoup de combats ont été menés au nom de la liberté. Mais nous avons remporté des victoires qui nous ont fait oublier que c’est un combat à sans cesse renouveler.

Nous avons oublié notre devoir de vigilance, pris de vitesse par une technologie en évolution permanente. Le tyran est plus facile à identifier, il est vrai,  quand il est incarné par un homme ou un système, et non par un univers virtuel. En 2016, dans un essai censé nous alerter de l’urgence de la situation, Marc Dugain et Christophe Labbé dénonçaient avec pertinence la « dictature invisible du numérique ». Quatre ans ont passé, qu’avons-nous fait depuis ?

Soyons lucides, les Géants du Net se sont séparé l’énorme gâteau numérique à notre détriment, Microsoft et consorts évitant les casus belli, s’arrangeant pour ne pas trop se marcher sur les pieds. Nous vivons ainsi dans une illusion lénifiante qui consiste à nous laisser croire que nous restons libres parce que nous concédons notre liberté en pièces détachées.

Bien avant de La Boétie, il y a vingt-quatre siècles, Platon nous alertait des dangers de l’illusion, dans le livre VII de la République. L’allégorie de la Caverne, sans doute la plus célèbre de l’histoire de la philosophie, nous décrit des hommes enchaînés et immobilisés dans une « demeure souterraine », par opposition au « monde d’en haut » où se trouve la lumière.  Ils tournent le dos à l’entrée et ne voient que les ombres qu’on leur projette. Leurs mains restées libres leur donnent l’illusion de la liberté, alors qu’ils sont dans un état de passivité et de dépendance vis-à-vis d’une réalité projetée. Ceux qui ont le courage d’aller voir ce qui se passe dehors, les lanceurs d’alerte, ont bien du mal à convaincre ceux qui n’ont jamais vu la lumière.

Comme ces hommes, nous sommes prisonniers des écrans, devenus des crétins digitaux, aveuglés par la promesse fallacieuse de plus de savoirs, de plus de connaissances alors que nous sommes abreuvés par un afflux indigeste d’informations incontrôlables. Dans nos esprits hypnotisés, le reflet de la réalité est devenu plus important que la réalité elle-même. Sous anesthésie, nos vies sont ainsi confisquées. 

Qu’on ne se méprenne pas. Loin de moi l’idée de remettre en cause les avancées technologiques  technologie mais en revanche, il est urgent que nous échappions à la tyrannie numérique, que nous nous réapproprions nos données, notre identité.

Comme le souligne l’économiste Geert Noels dans son ouvrage, Gigantisme, « le gigantisme n’est pas au service de l’humain mais du pouvoir ». Loin de moi l’idée de refuser les avancées technologiques, ce serait illusoire et stupide. En revanche, il devient urgent d’arrêter de croire au « Too big to fail », de succomber à la séduction des Géants de la Toile. Le moment est venu d’œuvrer pour un monde plus durable et plus humain. Le temps joue sans doute en notre faveur, car l’Histoire nous apprend que le gigantisme est la maladie mortelle des empires. Leur effondrement ne serait dans l’intérêt de personne. C’est pourquoi je crois à la régulation, à la nécessité pour chacun d’entre nous de maîtriser ses données personnelles et à la souveraineté numérique des Etats.   

Voilà pourquoi, comme député, je me bats pour que les règles de droit, notamment judiciaires, s’appliquent aux GAFAM et aux réseaux, ainsi que pour une souveraineté numérique et européenne, à travers la mission dont je suis le rapporteur. Une démocratie ne peut livrer ses citoyens en pâture à la Toile, en laissant les Géants faire main basse sur leurs données, et en leur déléguant le contrôle, pouvoir régalien s’il en est, de la population. Une démocratie ne peut, sous de fallacieux prétextes sécuritaires, user sans discernement des nouvelles technologies. Ainsi s’explique la logique de mes prises de position à l’égard des contrôles fiscaux via les réseaux sociaux, de la loi visant à lutter contre les contenus haineux sur Internet, de la loi Sécurité globale.

 

Philippe Latombe

 

 

 

 

 

 

 

 

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