Edito
04H14 - lundi 16 septembre 2019

L’Arabie saoudite ne peut venir à Paris nous donner des leçons de tolérance. L’édito de Michel Taube

 

 

La tenue à Paris le 17 septembre prochain d’une conférence sur la tolérance co-organisée par la Fondation de l’Islam de France et  la Ligue islamique mondiale, c’est-à-dire l’Arabie saoudite, destinée  à promouvoir une fameuse Charte dite de La Mecque (voir plus loin), pose problème et est, pour tout dire, profondément choquante.

Comme indiqué sur le programme, « la plus haute instance musulmane mondiale invite les responsables français juifs, chrétiens et musulmans à travailler ensemble à la coopération interreligieuse, à la défense des valeurs citoyennes, à la paix entre les nations et à la solidarité entre les hommes. » Rapprocher et consolider les liens entre croyants de la famille abrahamique (les sceptiques, les agnostiques, les incroyants, les adeptes d’autres religions s’y retrouveront…) est l’objectif des organisateurs.

Qui est « la plus haute instance musulmane mondiale » ? La Ligue islamique mondiale. Elle est le bras armé idéologique du wahhabisme et plus particulièrement de la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite dans le monde qui vise à diffuser le wahhabisme salafiste dans le monde. Ni plus ni moins.

Son secrétaire général, Mohammed Al-Issa, a été ministre de la justice de l’Arabie de 2009 à 2015 : il a dû en faire sabrer des têtes au nom de l’Islam ! En effet, à ce titre, il a signé plus de 500 ordres d’exécution et il a défendu LE code pénal sur lequel s’est basé Daech pour semer la terreur en Syrie et en Irak.

De hauts dignitaires religieux français, tels Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, plusieurs Archevêques sont-ils conscients qu’ils vont disserter le 17 septembre dans une conférence dont le but final est de promouvoir la Ligue islamique mondiale ?

Doit-on rappeler à ces vénérables personnalités que nous sommes en France ? Ont-ils oublié qu’en France, dans le plus grand pays musulman d’Europe, la laïcisation, la sécularisation de l’Islam y est un combat de tous les jours, que les tendances salafistes, rigoristes, fréristes importées des pays du Golfe et d’Iran détournent chaque jour un nombre croissant de Français de confession musulmane de la séparation entre le religieux et le politique, les coupant définitivement du pacte républicain et conduisant certains dans la violence voire le terrorisme ? Doit-on leur rappeler que, selon une étude publiée en 2016 par l’Institut Montaigne, 29% des Français de confession musulmane, et bien plus parmi ceux de moins de 25 ans, tiennent la Chariah comme supérieure à la loi républicaine ?

Pourquoi cette dérive ? Parce que trop de nos concitoyens consultent des sites ou des prédicateurs wahhabites. Parce que l’Arabie saoudite finance tous les jours (à coups de millions de dollars de soft power – qui a financé la location du Palais Brongniart pour le 17 septembre ?) des mosquées et des associations cultuelles en Europe qui diffusent un islam salafiste et rigoriste. Elle déploie sa diplomatie religieuse dans le monde, comme l’a très bien montré Pierre Conesa dans le livre de référence en la matière, « Dr Saoud et Mr Djihad » (Ed. Robert Laffont).

Or plus que tout, nous avons besoin d’un Islam de France financé et animé par des Français, formés en France (et ils sont nombreux à pouvoir le faire) ou dans des pays qui ont donné des gages de modernité et de proximité de valeurs à notre pays (au Maghreb principalement). Qu’aucun jeune prêcheur ou intellectuel musulman français ne soit au programme de ce colloque, les Français musulmans apprécieront !

Il est impérieux que nous n’allions plus à Riyad chercher des Wahhabites pour venir nous donner des leçons d’Islam modéré, alors que tous les jours l’Arabie saoudite nous prouve le contraire en condamnant à mort, en asservissant les femmes, en diffusant des prêches antisémites et homophobes. Arrêtons au passage de vouloir nous faire croire que, parce que les femmes ont le droit (tout relatif dans les faits) de conduire leur voiture en Arabie, elles seraient désormais libres, et que parce qu’un cinéma a rouvert à Riyad, le ministère de la censure va être dissous ! Y a-t-il des Églises ou des temples hindous en Arabie saoudite ? Les femmes y sont-elles les égales des hommes ? La liberté religieuse, la liberté de conscience, la liberté d’expression y sont-elles garanties ? Un moratoire sur la peine de mort y a-t-il été adopté ? Non.

Il est donc profondément choquant de voir un tel parterre de sommités françaises venir écouter le président de la plus grande organisation wahhabite du monde.

Le Roi Salman bin Abdulaziz Al Saud d’Arabie saoudite recevant la Charte de La Mecque le 29 mai 2019

 

Une Charte pour se bercer d’illusions

Créons une commission ou rédigeons une Charte ! C’est ainsi que procèdent ceux qui veulent faire croire qu’ils traitent un problème insoluble tout en se gardant bien de rien changer à court terme.

La Charte de La Mecque sera présentée à la fin du colloque en Guest star de la journée. Nous la publions ci-dessous en exclusivité en anglais et en arabe). Ce morceau d’anthologie en termes de grammaire théologique propose de nombreux petits pas pour le musulman croyant mais qui sont encore très loin de constituer un grand pas pour l’humanité !  Ces petits pas  sont constamment encadrés par l’invocation constante de limites théologiques interprétables à l’infini… comme l’article 25 consacré aux femmes. Et les motifs d’inquiétude à la lecture de la Charte sont nombreux. Nous y reviendrons prochainement…

La Charte de La Mecque est si loin des réalités que vivent les musulmans dans cette partie du monde qu’on se demande si elle n’a pas été écrite pour séduire les seuls non musulmans. Notre crainte est grande qu’elle ne soit malheureusement qu’une feuille de papier destinée à séduire l’opinion internationale et en rien le Préambule d’une prochaine réforme théologico-politique qui introduirait une révolution véritable en Arabie saoudite.

D’ailleurs qui a signé cette Charte ? La Ligue islamique nous écrit que le texte a été approuvé à l’unanimité des 1200 personnalités islamiques présentes à La Mecque le 29 mai 2019 venant de 139 pays, représentant 27 composantes islamiques. Accepteraient-ils de la signer un à un et de s’engager à l’appliquer dans leurs pays et communautés respectifs ? Mieux : les signataires la feront-elles lire dans toutes les mosquées du monde entier pendant la grande prière du vendredi ou son écho s’arrêtera-t-il à la voûte dorée des Palais saoudiens et de la Corbeille poussiéreuse du Palais Brogniart ?

Certes, un vent de modernité souffle sur le Golfe, notamment parmi les jeunes élites politiques de ces pays. Et c’est ce que cette Charte veut nous prouver. Mais les paroles ne suffisent pas.

 

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Nous en voulons pour preuve un fait. Un fait bien triste. Nous publions les photos de la Conférence qui adopta la Charte de La Mecque le 29 mai 2019 à La Mecque en présence du Roi d’Arabie saoudite Salman bin Abdulaziz Al Saud. Au passage, le fameux MBS, Mohammed Ben Salman, l’homme fort du régime, était absent. Mais, surtout : il n’y avait aucune femme dans l’auditoire pour discuter de la Charte de La Mecque ! Et l’on va venir à Paris disserter de (relative) égalité des femmes ?

C’est pourquoi le 17 septembre, nous préférerons aller saluer des femmes imames françaises contraintes de se cacher plutôt que d’aller faire semblant de célébrer une fraternité de salon !

Félicitons-nous enfin de ce que le président de la République française et le premier ministre Edouard Philippe, initialement et abusivement annoncés dans un premier temps, ne soient pas au programme de ce colloque !

 

Michel Taube

 

Lisez l’intégralité de la Charte de La Mecque du 29 mai 2019 en ENG et en ARABE.

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Directeur de la publication