Edito
07H52 - jeudi 4 juillet 2019

Quand le triste sort d’une des épouses du premier ministre des Emirats Arabes Unis lève le voile sur un Etat aux mœurs étranges… L’édito de Michel Taube

 

Les Émirats Arabes Unis (EAU) n’ont pas bonne presse. Ce pays aurait-il érigé la duplicité en méthode de gouvernance ? Les EAU signent des accords contre le blanchiment d’argent tout en le pratiquant à grande échelle, vantent la liberté alors qu’il s’agit d’une dictature, prétendent œuvrer pour la paix alors qu’ils fomentent des complots et intrigues dans sa sphère d’influence, se prévalent d’un islam moderne et respectueux des femmes, alors qu’ils pratiquent la polygamie et leur imposent la soumission.

Après les Dubaï Papers et l’inscription en mars dernier des EAU sur la liste noire des paradis fiscaux tenue par l’Union européenne, voici ce pays rattrapé par une dispute familiale aux implications diplomatiques qui illustre parfaitement les affres d’une monarchie absolue dont le paravent de respectabilité n’arrête plus de se fissurer, au point de faire fuir les expatriés.

Quand le vice-président et premier ministre d’un Etat est pris dans une affaire conjugale qui lève le voile sur des mœurs d’un autre âge…

En février 2018 déjà, la princesse Latifa, fille de l’émir de Dubaï (l’un des deux plus importants émirats des EAU avec Abu Dhabi), cheikh Mohammed ben Rachid Al-Maktoum, avait fui son pays en raison de la maltraitance qui lui infligeait son richissime père. Digne d’un roman d’espionnage, la rocambolesque fugue devait conduire la princesse jusqu’aux États-Unis via le sultanat d’Oman, mais le yacht de la liberté (appartenant à un Français) fut arraisonné dans les eaux indiennes, et la princesse reconduite à Dubaï, où elle serait suivie en psychiatrie. Selon L’Orient le Jour, citant le New York Times, la princesse Chamsa, soeur de Latifa, aurait également essayé de s’enfuir.

Cette fois, c’est la sixième épouse du cheikh qui a pris la fuite avec ses enfants âgés de 11 et 7 ans. La princesse Haya Al Hussein, 45 ans, demi-sœur du roi Abdullah de Jordanie, a d’abord gagné l’Allemagne, peut-être avec la complicité d’un diplomate allemand, ce qui ne va pas ravir la direction émiratie. Les relations entre les Emirats et Berlin s’en trouvent refroidies. On pensait qu’elle y demanderait l’asile politique, mais elle gagna finalement Londres et sa maison de Kensington Palace Gardens où, selon la presse britannique, elle se serait cloitrée dans la peur d’être assassinée ou rapatriée contre son gré à Dubaï. On lui prête l’intention d’y demander le divorce et l’asile politique, ce qui ne manquerait pas de mettre le Royaume-Uni dans l’embarras, eu égard à ses relations, fructueuses, mais troubles, avec son ancien protectorat. Outre l’Allemagne, c’est aussi la Jordanie qui va subir les pressions des Émirats, où travaillent prêt d’un quart de million de Jordaniens.

Cette nouvelle fuite n’est pas seulement un affront pour le mari, dont le cheval est le dada, une passion qu’il partage avec la fugueuse princesse Haya qui, en 2000, représenta d’ailleurs la Jordanie au concours de saut d’obstacles, lors des JO de Sydney. Elle contribue à faire tomber les masques sur l’ignorance même du concept de droit de l’homme (en l’occurrence une femme) aux EAU et sur la situation de ces dernières, considérées comme des objets, surtout si elles ont la mauvaise idée de se plaindre de leur condition.

Il est encore tôt pour connaître les véritables raisons de cette dérobade conjugale qui ternit la réputation et l’image de Dubaï et au-delà, des Émirats arabes unis dont le cheikh Mohammed Al-Maktoum est aussi le Premier ministre.

La BBC relate que la princesse aurait découvert « des faits troublants derrière le mystérieux retour à Dubaï l’année dernière de Cheikha Latifa, l’une des filles du souverain ».

Quoi qu’il en soit, ces révélations sont un nouveau pavé dans la marre de Dubaï, marre qui n’est manifestement pas que de pétrole ou de gaz, et dont les étrangers tendent à se détourner alors que les expatriés sont de plus en plus nombreux à plier bagage. Les tensions entre l’Iran et les États-Unis ne vont pas les rassurer, mais indépendamment des craintes de se retrouver au cœur d’un conflit militaire, l’accumulation de révélations sur les agissements et mœurs de cet État a pour mérite de donner à réfléchir sur la réalité des coulisses très peu conformes à l’affichage présenté en vitrine.

Enfin, et pour l’anecdote, on soulignera que Mohammed Al-Maktoum, le cheikh humilié, se considère également comme un grand poète, et qu’il s’est fendu d’un magnifique et émouvant poème sur son blog : « Je ne me soucie plus si tu vis ou meurs, tu n’as plus de place dans ma vie ». Le ridicule ne tue pas, contrairement à l’autocratie émiratie !

 

Michel Taube

Directeur de la publication