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11H16 - lundi 6 novembre 2017

Tempête politique en Arabie saoudite sous couvert de lutte anticorruption, ou les affres d’un despote que l’on espère éclairé ? L’édito de Michel Taube

lundi 6 novembre 2017 - 11H16

Le prince héritier, Mohammed Ben Salman (MBS), a frappé fort, très fort… Trop fort ? Le comité anti-corruption créé par décret royal il y a deux jours a fait procéder à l’arrestation de 11 princes, une trentaine de hauts-fonctionnaires, d’anciens et 4 actuels ministres du régime saoudien. Dans le même temps, un autre prince à la cour des Saoud, le prince Mitaeb, vient d’être démissionné de ses fonctions de ministre de la Garde nationale, organe clé dans la défense du pays puisqu’elle a toujours fait figure de garde prétorienne du régime.

La lutte anti-corruption en est-elle vraiment la raison ? Un indice nous fait plutôt penser que le prince héritier veut faire le ménage parmi tous ceux qui pourraient faire barrage à son irrésistible ascension vers le pouvoir absolu.

En effet, le prince Al-Walid ben Talal, le plus libéral des émirs milliardaires saoudiens, propriétaire notamment des hôtels Georges V et du Fourth Season à Paris, est au nombre des dignitaires arrêtés. C’est lui qui le premier avait lancé, lui, fin 2016, un Appel pour que les femmes puissent librement conduire leur véhicule. Il avait surtout fait partie d’une vingtaine de dignitaires qui avaient osé écrire en décembre 2016 au roi Salman, selon le chercheur David Rigoulet-Roze, l’alertant sur les risques à concentrer tous les pouvoirs en une seule main.

Comme le souligne David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’Institut Français d’Analyse Stratégique et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques, « c’est incontestablement un événement majeur qui se joue actuellement à Riyad. Un évènement qui va bien au-delà d’une simple ‘révolution de palais‘ et qui s’apparente pour les détracteurs de l’actuel prince héritier Mohammed Ben Salman à un véritable coup d’Etat, lequel ne manquera pas d’avoir des répercussions considérables, non seulement au sein du système saoudien, mais aussi plus largement dans la région, voire dans le monde dans la mesure où le ‘royaume de l’Or noir’ fait toujours figure de ‘banquier du pétrole’ ».

Déposition imminente du roi Salman ? Ripostes de familles saoudiennes écartées ou rivales qui pourraient instrumentaliser Daech pour semer la terreur ? Le monde vit des heures décisives. Nous en voulons pour preuve la démission surprise du premier ministre du Liban, Saad Hariri, dont les soutiens saoudiens semblaient dangereusement s’émousser ces derniers temps, et qui nous paraît difficilement étrangère à la stratégie que Mohammed Ben Salman a manifestement décidé de mettre en œuvre à marche forcée.

MSB ou le Trump arabe, âgé de seulement 33 ans, saura-t-il se contenir, lui qui est déjà derrière le conflit yéménite et l’embargo sur le Qatar. Face à l’Iran, puissance majeure dans la région, ce fougueux roi voudra-t-il aller au conflit comme son comportement depuis quelques mois semble le laisser deviner ?

Ou n’est-il pas ce despote éclairé qui, à force de signes envoyés à l’Occident, imposera une modernisation d’un royaume féodal ? Mohammed Ben Salman a annoncé il y a quelques jours, devant un parterre de financiers du monde entier, qu’il est temps de «moderniser l’Islam». Espérons mais, alors, pourquoi arrêter des libéraux autant que des conservateurs ?

Michel Taube

 

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