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14H06 - lundi 27 février 2017

« RadicalisationS » : Patrick Amoyel et Amélie Boukhobza expliquent à Opinion Internationale les raisons pour lesquelles ils publient le 18 juin 2017 un livre à l’attention des égarés et des perplexes… Grand entretien.

lundi 27 février 2017 - 14H06

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Patrick Amoyel, Amélie Boukhobza et une dizaine de chercheurs académiques publient mi-avril « RadicalisationS », Petit Livre Rouge à l’attention des égarés et des perplexes.

« RadicalisationS » : Patrick Amoyel et Amélie Boukhboza annoncent à la une d’Opinion Internationale la parution le 18 juin du « Petit Livre Rouge à l’adresse des égarés et des perplexes », outil de clarification scientifique des réalités et des concepts qui sous-tendent l’idée des « radicalisationS ». A paraître aux Editions Opinion Internationale.

L’association Entr’Autres agit depuis quinze ans sur le terrain, tant auprès de jeunes qui ont connu des ruptures identitaires, que des familles et des professionnels qui tentent de contenir et de gérer des situations de plus en plus nombreuses et inquiétantes.

Avec ce livre, deux des responsables d’Entr’Autres, Patrick Amoyel, Professeur, Psychanalyste, Enseignant-Conférencier en Master 2 à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, Vice-Président de la Société Méditerranéenne de Psychiatrie, Pédopsychiatrie et Psychologie Clinique (SM3P), et Amélie Boukhboza, Psychologue Clinicienne, Docteure en psychopathologie clinique, Université de Nice Sophia-Antipolis, membre du Laboratoire Interdisciplinaire Récits, Cultures et Sociétés – EA 3159 (LIRCES) à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, Membre de l’Université Côte d’Azur (UCA), proposent aux décideurs et aux acteurs de terrain une grille d’analyse nécessaire, pragmatique et rigoureuse pour lutter contre les radicalisations. Les auteurs éclairent leur propos par des entretiens avec des chercheurs et des experts qui, chacun, insistent sur un enjeu clé, sur un maillon décisif des processus et des vecteurs de radicalisation.

Un livre indispensable en cette période électorale de choix décisifs pour l’avenir de la France. Entretien exclusif.

 

Opinion Internationale : Pourquoi un livre intitulé « RadicalisationS ». Vous triturez un terme déjà abusivement employé. Pourquoi ?

Patrick Amoyel et Amélie Boukhobza : D’un point de vue pragmatique, les pouvoirs publics ont eu raison de mettre sous le terme de radicalisation tous ces phénomènes extrêmement différents qui présentent, à des degrés divers, un danger pour la cohésion sociale et la sécurité nationale. Néanmoins, c’est bien le seul avantage de ce fourre-tout conceptuel dont l’omniprésence publique a généré deux inconvénients redoutables.

Le premier est que ce terme globalisateur a empêché de distinguer les profils – types de parcours, si différents les uns des autres, de ces personnes qui peuvent porter atteinte à la République et à la société. C’est pourquoi notre livre vise avant tout à clarifier les concepts : plutôt que de radicalisation, et pour bien prendre la mesure du déplacement conceptuel que nous proposons, nous préférons parler de « RadicalisationS », ce S inversé et ces guillemets permettant d’insister sur l’absolue nécessité de dépasser ce fourre-tout pour privilégier la clarification de ses réalités sous-jacentes.

Notre terrain et nos analyses et recherches sur le phénomène nous ont permis de distinguer trois registres : 1. les radicalisations proprement dites que nous appellerons désormais « processus de radicalité », 2. le registre des djihadismes et 3. celui des « motivations syro-irakiennes ». Dans ces registres, on trouve ensuite des sous-domaines très différents, autant en nature qu’en intensité, de sorte que nous avons identifié plusieurs dizaines de « signatures » qui demandent chacune des approches et traitements particuliers.

Nous pensons qu’une politique cohérente et efficace de lutte contre les radicalisations est à ce prix : conceptualiser de façon adéquate les « RadicalisationS » et leurs sous-domaines.

Le livre vise aussi à expliquer que les propensions à la violence dans ces processus ne sont pas que physiques mais qu’elles sont aussi morales, souvent invisibles car, tout autant que les violences visibles, elles sapent et mettent en danger les valeurs civilisationnelles qui fondent notre société. La violence non physique est lésionnelle pour la société, pour le lien social, pour le consensus social et pour la cohésion nationale. Elle peut même être létale à long terme.

Le livre replace ensuite les enjeux français dans le contexte d’une montée générale des radicalités qui ne concerne pas que les musulmans. Elle concerne aussi les extrêmes gauches, les nouvelles « pseudo-gauches d’extrême-droite », et les extrêmes droites. Et elle touche également des phénomènes identitaires dans d’autres religions ou entités ethniques que l’Islam. Le monde fait face à une montée générale des replis et des revendications identitaires, des communautarismes de retrait, de rupture ou de sécession.

Enfin, et c’est le second inconvénient généré par ce terme omniprésent et globalisateur de radicalisation, le livre vise clairement à dénoncer les amalgames et à proposer un outillage conceptuel qui évite d’y tomber. A force de parler à tout-va de radicalisation, on a amalgamé des pratiques religieuses tout à fait respectables avec les véritables dangers de risques de violences terroristes. Il faut bien comprendre que le terme de radicalisation au sens strict désigne un processus qui consiste à aller vers une radicalité. Or cette radicalité n’est pas nécessairement acquiescement à la violence. Et ensuite, cet acquiescement à la violence n’est pas nécessairement acquiescement au terrorisme et encore moins passage à l’acte terroriste.

Tous ceux qui mettent dans le même sac toutes les exacerbations d’un comportement cultuel avec de véritables radicalités politiques créent de l’amalgame qui jette l’opprobre sur d’autres citoyens et empêchent d’agir avec discernement sur celles qui posent problème à la société. C’est un amalgame catastrophique qui fait monter depuis quelques années des réactions de rupture identitaire, aussi bien dans l’extrême droite « identitaire-européenne » que chez des musulmans eux-mêmes.

Nous le rappelons dans le livre : les nombreuses formes de radicalisation cultuelle musulmane qui émergent dans le monde entier et dans d’autres religions, ne conduisent pas nécessairement à une radicalité politico-religieuse, ou à une radicalité politico-religieuse violente et/ou terroriste. Par exemple, des jeunes filles présentant certaines formes extérieures de radicalité cultuelle, et qui sont motivées par un départ « syro-irakien » de type « matrimonial », ne sont ni véritablement radicalisées, au sens sociologique du terme, encore moins dans une radicalité possiblement violente.

 

Selon vous, le problème n’est donc pas la pratique cultuelle musulmane ?

Bien évidemment. L’extrémisation de la pratique cultuelle musulmane peut poser problème à la laïcité, donc aux fondements symboliques de la société française quand elle est récupérée par un communautarisme de rupture ou de sécession. Nous prétendons proposer le seul outillage conceptuel véritablement anti-amalgame et anti-stigmatisation. Mais l’anti-amalgame suppose de distinguer clairement quels sont les profils auxquels nous faisons face.

 

Les médias et les politiques ont-ils raison de se focaliser sur les jeunes qui veulent partir en Irak ou en Syrie ou qui sont attirés par Daesh, ou Al Qaida (Jabhat an Nosra, ou Jaish al Fatah as Sham…) ?

Ils ont tort de se contenter d’eux. Il faut bien mesurer que les cas les plus nombreux (mais pas les moins inquiétants pour notre modèle de société) présentent une « signature » d’extrémisation identitaire qui les met en rupture du consensus social et national français et occidental, sans être pour autant djihadistes ni nécessairement motivés par un départ en « Syrak ». C’est ce que met clairement en lumière l’ouvrage.

A contrario, d’autres, à la « signature » djihadiste (djihad par la personne, par les biens, par la bouche ou par l’épée), peuvent ne présenter aucune radicalité cultuelle visible, ni aucune volonté de départ, tout en étant porteurs d’un haut risque de djihad « intramuros », c’est-à-dire en France même, en particulier le djihad idéologique qui peut par exemple prendre la forme d’un « djihad par les tribunaux ».

Nous disons clairement qu’un des nœuds du problème réside notamment en un terreau de ruptures identitaires, terreau favorable au basculement vers une radicalité politico-religieuse djihadiste, violente physiquement ou non, mais toujours violente pour notre lien social et civilisationnel.

 

Dans votre sociologie des RadicalisationS, ce sont les plus nombreuses ?

En effet, d’après toutes les statistiques confidentielles auxquelles nous avons accès, il y a dans une partie notable de la jeunesse musulmane (d’origine ou de conversion), un phénomène de processus de radicalisation progressive par rupture identitaire avec les valeurs de la modernité (libre-arbitre, liberté, liberté de conscience, liberté des mœurs, valeur centrale de l’Individu, de la Raison et de la Science). Cette rupture n’est pas de la vraie radicalité politico-religieuse mais une des portes d’entrée, peut-être la principale, dans cette radicalité politico-religieuse. Elle touche une partie minoritaire, mais qui est suffisamment significative du point de vue statistique, de la population musulmane de France, en particulier dans la dernière génération, comme le montrent une lecture attentive et détaillée du sondage de l’Institut Montaigne de septembre 2016 et les nombreux sondages confidentiels auxquels nous avons eu accès.

Cette rupture identitaire, nous l’appelons « identitarisme de rupture et de sécession ». Ce phénomène constitue en fait le noyau de notre travail universitaire et de terrain depuis quinze ans et du vrai problème, insuffisamment repéré et pris en considération jusque-là, auquel la société française fait face. C’est le cœur de notre livre.

 

Sans dévoiler toute la teneur du livre, quels sont les facteurs qui poussent à cette rupture identitaire ?

Le processus d’extrémisation de rupture identitaire se fait massivement par cinq vecteurs que nous avons réussi à dégager au fil des années sur le terrain : le communautarisme de retrait puis de rupture puis de sécession, l’identitarisme de retrait puis de rupture puis de sécession, le victimisme, le complotisme et « l’anti-juivisme » (ce fatras d’antisémitisme d’extrême-droite, d’antijudaïsme théologique, d’anti-yahoudisme issu de certains hadiths et de rivalités identitaires ethniques de « cousinage » musulmano-juif dans le Bassin Méditerranéen – par exemple la problématisation du décret Crémieux).

Il y a probablement plus de vecteurs mais ces cinq-là, nous en sommes sûrs car nous les observons souvent de façon clinique, sont décisifs et c’est pourquoi nous avons fait appel aux compétences spécifiques de plusieurs chercheurs qui, dans les entretiens qui suivent notre propos, dissèquent en toute clarté chacun d’entre eux.

Ces cinq vecteurs amènent des personnes, jeunes ou moins jeunes, à une position de rupture, de désadhésion à la France et à l’Occident d’un point de vue social, politique et géopolitique. Ces individus, lorsqu’ils rencontrent un salafisme religieux, puis politico-religieux, basculent dans une désadhésion globale à toutes les valeurs qui font l’histoire des sociétés démocratiques et humanistes depuis les Temps Modernes et les Lumières.

Pour ces personnes en rupture identitaire, nous proposons un diagnostic, un pronostic et des traitements qui peuvent selon nous guider les pouvoirs publics et les acteurs de la société.

 

Propos recueillis par Michel Taube

 

A paraître le 18 juin 2017 : « RadicalisationS », Petit Livre Rouge à l’adresse des égarés et des perplexes, Editions Opinion Internationale

Auteurs :

Patrick Amoyel, Professeur, Psychanalyste, Enseignant-Conférencier en Master 2 à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, Vice-Président de la Société Méditerranéenne de Psychiatrie, Pédopsychiatrie et Psychologie Clinique (SM3P),

Amélie Boukhboza, Psychologue Clinicienne, Docteure en psychopathologie clinique, Université de Nice Sophia-Antipolis, membre du Laboratoire Interdisciplinaire Récits, Cultures et Sociétés – EA 3159 (LIRCES), Université de Nice Sophia-Antipolis, Membre de l’Université Côte d’Azur (UCA).

Avec les contributions (par ordre alphabétique) de:                                                                        

Florence Bergeaud-Blackler :  Chargée de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) à l’IREMAM (Institut de Recherche et d’Etude sur le Monde Arabe et Musulman)

Gerald Bronner : membre de l’Institut Universitaire de France, Professeur de Sociologie à l’Université Paris VII- Denis Diderot

Jean-Yves Camus : Directeur de l’Observatoire des Radicalités Politiques (ORAP) à la Fondation Jean Jaurès

Bernard Godard : ancien Chargé de Mission au Bureau des Cultes du Ministère de l’Intérieur, Chercheur Associé au CeSor et Enseignant à l’Institut Catholique de Paris.

Karim Ifrak : islamologue, spécialiste de l’islam mondialisé, des idéologies contemporaines et de l’histoire des Textes. Chercheur au CNRS, membre de plusieurs sociétés savantes et de groupes de recherches internationaux.

Farhad Khosrokhavar, Sociologue, Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)

Stéphane Lacroix : Professeur Associé à l’Ecole des Affaires Internationales de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (PSIA) et Chercheur au CERI (Centre de Recherches Internationales – Sciences Politiques Paris). 

Gérard Rabinovitch : Chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique CNRS, membre du laboratoire CERSES (Centre de Recherche Sens, Éthique, Société – Université Paris V Paris Descartes), et Chercheur Associé au Centre de Recherche « Psychanalyse, médecine et société », Université Paris VII Denis Diderot. Professeur Invité à la Faculté de Philosophie et des Sciences Humaines de l’Université du Minas Gerais (Brésil).

Christian Vallar, Professeur des Universités, Doyen de la Faculté de Droit et de Science Politique de l’Université de Nice Sophia-Antipolis, Directeur du Master 2 de Sécurité Intérieure et Droits de la Personne, Université de Nice Sophia-Antipolis, Directeur du CERDACFF (Centre d’études et De recherches en droit administratif, constitutionnel, financier et fiscal), Référent Défense de l’Université, Avocat au barreau de Nice.

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