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07H04 - lundi 12 septembre 2016

« Le salafisme gagne du terrain malgré… ou plutôt grâce aux attentats » : entretien avec Patrick Amoyel, co-fondateur d’Entr’autres

lundi 12 septembre 2016 - 07H04

Son interview à la une d’Opinion Internationale, quelques jours après l’attentat de Nice du 14 juillet, avait fait sensation par sa clairvoyance et l’intelligence du terrain que Patrick Amoyel, directeur et co fondateur de l’association Entr’autres, avait su faire remonter. 

Retour à Nice pour un entretien sur l’état des Niçois et la montée toujours persistante du salafisme.

Patrick Amoyel - Crédit photo : Opinion Internationale - Michel Taube

Patrick Amoyel – Crédit photo : Opinion Internationale – Michel Taube

Comment vivent les Niçois depuis l’attentat du 14 juillet ?

Ils vivent un très grand traumatisme avec des effets dont on ne mesurait pas l’ampleur au départ. Beaucoup de Niçois ressentent un début de fracture entre les Français dits de souche et les musulmans. Beaucoup de gens, qui étaient assez hésitants, basculent vers un réflexe identitaire franco-français, avec des « On est chez nous », comme nous avons pu le constater en Corse avec les discours à Sisco. Les gens ont peur. Juste après les attentats, on a pu entendre des propos comme : « les musulmans vont venir nous égorger ». Nous constatons de nombreuses réactions anti-musulmanes, et nous refusons d’utiliser le mot piège d’islamophobie. Cette méfiance à l’égard des musulmans progresse avec une montée du sentiment identitaire. 

 

Comment réagit la communauté musulmane de Nice ?

Les leaders de la communauté musulmane niçoise ont été présents pour condamner l’odieux attentat de Nice. Mais je voudrais parler des réactions des jeunes Français de confession musulmane. Français d’origine immigrée et de confession musulmane de 3eme et 4eme génération, certains d’entre eux disent vouloir « retourner » dans leur pays, par peur de ce climat qui règne en France. Un pays qu’ils ne connaissent pas pour certains. Un pays qui ne les reconnaît pas pour d’autres ». Une mauvaise ambiance s’installe avec une méfiance des deux côtés. 

Auprès des jeunes musulmans et dans les cités, il faut le dire avec force, le terreau de base de la radicalisation islamiste, politico-religieuse, continue de prospérer. Chez de plus en plus de jeunes, une rupture identitaire est en train de s’opérer, sur un mode que l’on ne connaissait pas auparavant : « je suis musulman avant tout ». Ce qui se traduit par : « je suis musulman avant d’être Français ». Cette identité nouvelle se combine avec un discours victimiste qui exacerbe les positions violentes. Un identitarisme de revanche voire de vengeance s’installe.

Entr’autres intervient auprès de nombreux enseignants et on nous rapporte des témoignages comme ce professeur de collège qui demande à ses élèves s’ils sont Français… Tous lèvent le doigt pour dire OUI. En revanche, à la question « qui se sent Français ? », seuls deux lèvent la main. 

Ce qui semble prégnant et impressionnant, c’est que les attentats renforcent la diffusion de ces sentiments, alors qu’on aurait pu espérer qu’ils les fissent reculer. Ces réactions identitaires de repli, voire ces revendications identitaristes, ont commencé après Charlie et cela continue d’augmenter.

 

Est-ce que Christian Estrosi, président du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, a raison de parler de guerre civile ? 

C’est Patrick Calvar, le patron de la DGSI, qui a introduit ces termes, voilà déjà plusieurs mois. En tous cas, les lignes bougent. Beaucoup de gens qui votaient socialiste ou communiste disent clairement vouloir voter Front National et disent vouloir s’armer et s’inscrire dans des écoles de tirs. Sans être encore dans un mouvement de fond, on découvre des signes de craquements de la société.

 

Que révèle le débat sur le burkini de la société française ou n’est-ce qu’un épisode de plus dans ce craquèlement des identités françaises ? 

Ce débat révèle un vrai problème de fond. Il y a des identitaires des deux côtés, qui profitent de ce genre d’événements pour faite monter leurs positions et les discours identitaristes. Bref, les positions identitaires montent. C’est un jeu extrêmement dangereux qui va mener à coup sûr la montée de la radicalisation islamiste.

 

Pourquoi cette montée en puissance de cette identité victimaire ?

Parce que l’agent de terrain de cette identité de rupture anti-occidentale, c’est clairement le salafisme. Avec cette doctrine, le signifiant a changé. Avant, le signifiant identitaire était celui d’un pays, aujourd’hui le signifiant est l’islam, ce qui est un signifiant vide pour des jeunes qui souvent ne parlent même pas l’arabe, qui ne connaissent pas le coran et qui n’ont pas eu une éducation religieuse classique. Autre symptôme de ce basculement de paradigme identitaire : les convertis récents à l’Islam, mais je précise qu’ils représentent un faible pourcentage.

Le discours salafiste vient remplir ce signifiant vide par l’idée de la rigueur de la pratique de la religion. Pour être bien dans ce cadre identitaire, il faut pratiquer rigoureusement les cinq piliers de l’islam voire aller encore plus loin dans une pratique religieuse radicale.

Soyons plus précis : la cible des salafistes, ce sont des jeunes Français musulmans, parfois donc récemment convertis, qui, au départ, sont croyants mais pas pratiquants. Chez les musulmans déclarés, si 98% se disent croyants, seulement la moitié se dit croyante et pratiquante. Le salafisme vise ces derniers : en façonnant leur pratique, en leur inculquant une musulmanité par la salafisation, il fait de ces musulmans vides au départ des identitaires victimaires qui détestent toute autre forme d’islam (ou ce qu’ils considèrent comme le faux islam) mais aussi la France, l’Occident et ses valeurs républicaines.

Ce signifiant vide et cet endoctrinement peuvent-ils être contrés par une connaissance humaniste de l’islam et l’enseignement éclairé de l’arabe ? Par exemple, le roi du Maroc a délivré un discours remarqué, qu’Opinion Internationale a publié en intégralité, ordonnant aux musulmans dans le monde qui reconnaissent le Commandeur des croyants de rejeter Daech d’une part et de respecter les lois de la République d’autre part. 

Certes, ces initiatives sont louables et certainement nécessaires mais le problème est que c’est le salafisme qui occupe le terrain. Notamment sur Internet….Je ne donnerai qu’un exemple : lorsque les pratiquants cherchent la réponse à une question légitime comme : « si je travaille dans un restaurant, puis-je servir du porc pendant le Ramadan ? », les premières réponses qui sortent sur Internet sont celles de sites web salafistes. C’est le salafisme qui est le plus présent dans les quartiers et sur internet. 

 

Ce salafisme de terrain a-t-il des visées politiques en France ?

Tout le salafisme a un projet de charia, loi islamique de dieu appliquée aux hommes, Il n’y a pas de salafisme apolitique. Il n’y a pas non plus de salafisme quiétiste : les soi disant quiétistes ne sont « quiets » qu’en terre musulmane, à condition que le gouvernant n’y renie pas l’Islam. En revanche, en terre mécréante, en terre non musulmane, le salafiste est par définition contre le gouvernement, la démocratie et contre des lois qui sont contraires à l’esprit de l’islam. 

C’est pourquoi je salue la proposition de loi de Nathalie Kosciusko-Morizet, derendre illégale la propagande politico-religieuse, contraire aux pratiques républicaines et à la Constitution de la République. NKM a demandé à Manuel Valls de la reprendre à son compte. Nous attendons la réponse du premier ministre.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication