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16H20 - vendredi 13 mai 2016

Guerre chaude mais clairsemée : mes impressions du front

vendredi 13 mai 2016 - 16H20

Laissons l’histoire pour revenir à l’époque actuelle : je suis allé deux fois au Karabakh, une fois en mai 2014 et une deuxième il y a deux semaines c’est-à-dire fin avril 2016. On parle au Karabakh du conflit du 2 au 4 avril.

Soldat sur le front du Nagorno - Karabagh - Crédit photo : Harold Hyman

Soldat sur le front du Nagorno – Karabagh – Crédit photo : Harold Hyman

 

Tandis que  nous dormons en Occident et même aux États-Unis, cette petite guerre fait rage : selon les Arméniens l’attaque surprise est le fait des forces armées de l’Azerbaïdjan, qui ont pénétré de quelques centaines de mètres le territoire au-delà de la ligne du statu quo. Ils ont pris notamment la ville de Talish, et je m’y suis rendu pour découvrir une ville totalement désertée aux nombreuses maisons atteintes par les impacts  de roquettes Grad et d’obus, et c’est là que les combats les plus violents ont eu lieu. J’ai vu la carcasse d’un char d’assaut karabakhiote atteint, me dit-on, par une bombe larguée d’un petit parachute lui-même largué par un drone. Lorsque le parachute surplombe le tank, l’explosif est lâché et l’explosion est d’une rare violence et a calciné totalement les tankistes. Les drones de plusieurs types, fabriqués en Israël ou en Azerbaïdjan sous licence, voilà ce que ramassent les forces de défense karabakhiote. Au Nagorno-Karabakh et en Arménie, on est  fâché avec Israël pour  cette raison.

En ce 2 avril, des petits groupes  d’hélicoptères sont passés au-dessus de cette zone à Talish, pour couvrir au sol l’infanterie azerbaïdjanaise, 2 000 me disent les militaires, qui ont pénétré sur le sol du Karabakh. « Des hommes de trente à quarante ans, dont bon nombre avançait comme des zombies, sans tirer, et au moins un qui pianotait sur un Smartphone ». La position frontalière était tenue par 50 recrues karabakhiotes qui, submergés, se sont repliés. Se rabattant jusqu’à la deuxième ligne de défense, les troupes du Karabakh se sont reconstituées avec des renforts et ont stoppé l’avancée azerbaïdjanaise et repris la ville de Talish, mais non la totalité de leurs positions de contact. C’était ainsi lors de l’accord de cessation des hostilités du 5 avril, signé par les belligérants sous l’égide de l’OSCE et plus particulièrement de son groupe  de Minsk (cinq États dont la Russie et la France). J’ai moi-même vu à Talish le 23 avril les lignes de tranchées karabakhiotes cédées à 400 mètres environ, moi-même protégé par un monticule de terre pare-balles.

Pendant plusieurs les jours après le 5 avril, et au moins jusqu’au 23, les snipers ont fait leur travail de part et d’autre de cette frontière, et les tirs des roquettes Grad sont constants depuis les positions en Azerbaïdjan vers des positions aléatoires au Karabakh. Sans atteindre le niveau des combats du 2 au 4 avril. J’ai constaté de très nombreux impacts de Grad, des carcasses de Grad, des impacts d’obus et de nombreuses maisons dont les toits avaient été réparés après la première vague de combats du 2 au 4 avril mais ont été atteints une deuxième fois. Des écoles atteintes, une boucherie atteinte trente minutes après la fermeture comme m’ont expliqué les frères bouchers dépités. Voir mes photos.

J’ai eu la nette impression que les tirs azerbaïdjanais cherchaient constamment à saupoudrer les mêmes zones. Les troupes karabakhiotes ont fort riposté mais comme le gros des échanges d’artillerie et de roquettes a lieu la nuit, je suis alors à Stepanakert, la capitale du Karabakh, incapable de les voir ni tout à fait de les entendre distinctement. Les positions des canons sont bien cachées de jour.

Mon passage était rapide je n’ai pas cherché à faire un reportage de guerre comme tel, il aurait fallu rester plusieurs semaines. Je n’ai fait que profiter de mon passage à Erevan pour faire ce crochet au  Karabakh. J’ai entendu des rafales pendant que j’étais à Talish et je n’ai aucun doute que le cessez-le-feu n’est autre chose qu’une baisse d’intensité de la guerre, alors que  l’état de guerre latente continue. Le jour même où je suis allé à Talish deux soldats karabakhiotes avaient trouvé la mort sous les tirs de snipers et j’ignore ce qui s’est passé du côté de l’Azerbaïdjan. Je compte y aller un jour pour voir, si le gouvernement  à Bakou m’en donne la permission, car habituellement Bakou interdit l’entrée aux personnes ayant pénétré au Nagorno-Karabakh.

Une guerre aux buts géopolitiques

Les deux côtés s’abstiennent de tirer trop en profondeur, et Stepanakert, capitale du Nagorno-Karabakh, n’est jamais visée. En cas contraire, la riposte serait sûrement sévère. La ville de Bakou elle-même est à 250 kilomètres du Karabakh et ne risque pas un bombardement. Les deux armées nationales — Arménie et Azerbaïdjan — évitent de s’affronter directement. Cependant, il y a des nuances : de nombreux soldats arméniens  d’Arménie se portent volontaires dans les forces du Karabakh, j’en ai vu et personne ne le cache. J’ai vu des volontaires arméniens vivant en Russie, mais jamais armés et toujours souriants. (photo) Ensuite, côté azerbaïdjanais, les formateurs turcs sont présents, c’est bien documenté. Ce qui est significatif : l’aviation lourde (la chasse) azerbaïdjanaise n’est pas engagée. Sachant que les Forces de défense du Nagorno-Karabakh n’en ont pas, c’est l’aviation de la République d’Arménie qui aurait été appelée à la riposte, ce qui aurait conduit à l’escalade immédiate, ce que ni Erevan ni Bakou ne semblent vouloir.

Donc une guerre qui remplit des fonctions autres que locales. Le plan exact du gouvernement à Bakou, à Erevan, est à mettre en rapport avec Ankara et Moscou. Poutine et Erdogan dans un bras de fer moyen-oriental, la chose est certaine. Washington et Jérusalem sont cois, l’Europe est sans voix marquante elle aussi. Je comprends que les Karabakhiotes et les Arméniens en général se sentent aujourd’hui vulnérables, voire manipulés, et déçus même par rapport à leur allié froid et distant à Moscou.