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18H02 - vendredi 19 février 2016

Lazare Mounzeo : « Sassou-Nguesso a trop pesé sur l’histoire du Congo : le présent et l’avenir se bâtiront sans lui »

vendredi 19 février 2016 - 18H02

Suite de l’entretien de Harold Hyman avec LM3 bis Lazare Mounzeo – Crédit photo : Stéphanie Petit[/caption]

 

Harold Hyman: Pourquoi n’êtes-vous pas rentré au Congo après vos études, comme vous en aviez le projet ?

 

Lazare Mounzeo : Le discours gouvernemental prône la réintégration au Congo de ceux qui ont étudié à l’étranger en général, mais la réalité est autre. Le pouvoir en place craint ces « expatriés » qui pourraient constituer une relève. L’autre grand empêchement tient à l’appartenance régionale. Les gens surveillent la première lettre des patronymes – consonne ou voyelle – c’est un marqueur ethnique, et le mauvais marqueur vous écarte tout de suite.

 

 

HH : Quels sont vos souvenirs de la guerre civile et de ses affres ?

 

LM : Les membres de ma famille ont été dépossédés de leur maison, tués, exilés, depuis 1993 [l’avant-première de la guerre civile], puis en 1997. Je me rappelle que certaines de mes belles-sœurs ont été violées par la soldatesque de Sassou-Nguesso. Était-ce un rite d’humiliation ? Ou juste un réflexe bestial ? Malheureusement, l’histoire tragique que raconte le film Les Innocentes actuellement à l’affiche, nous en avons connu les affres dans le Congo de Sassou-Nguesso. Une de mes belles-sœurs a été violée devant ses enfants. Les soldats cherchaient son mari, qui avait eu le temps de se cacher.

 

 

HH : Quelle est votre analyse de cette guerre civile absurde, à laquelle ont participé des forces étrangères ?

 

LM : Comme vous dites, absurde. La France avait intérêt à remettre Sassou-Nguesso en selle, car Pascal Lissouba, le premier et seul président démocratiquement élu, avait  arrangé un accord de partage de production pétrolière. Cette démarche n’a jamais été digérée par Elf Aquitaine, ni par Jacques Chirac. À l’époque Elf Congo [la filiale locale] était maintenue en déficit par la maison mère, si bien que l’État congolais ne touchait rien en dividendes. Lissouba ayant voulu changer cela, Chirac a décidé de se débarrasser de lui ; la chaîne de TV M6 a d’ailleurs réalisé un documentaire sur une tentative de coup d’État contre Lissouba.

 

Pour renverser ce dernier, le chef d’état-major s’est vu proposer 3 millions d’euros. Ce pur démocrate, « trop » légaliste, refusa d’être soudoyé. Il s’agissait de Jean-Marie Michel Mokoko, actuellement candidat à l’élection présidentielle du 20 mars et de retour de la Minusca [Force militaire de l’Onu en Centrafrique]. C’est pour cette raison que Sassou-Nguesso a été remis dans le jeu. Les armes pour sa rébellion ont transité par le Gabon, et des troupes y ont été formées avec l’aide française. Chirac s’est vanté d’avoir fait bombarder le palais présidentiel par des Mirages angolais, mais qui sait la couleur de ces avions ? Ils auraient pu être français. Bref, José Eduardo Dos Santos [Ndla : président de l’Angola encore aujourd’hui] a collaboré avec la France pour évincer Lissouba. 

 

 

HH : La jeune démocratie a-t-elle alors été étouffée dans l’œuf ?

 

LM : Tout à fait. Le Congo est le deuxième État après le Bénin à avoir suivi le discours de la Baule de François Mitterrand [Ndlr : sur la nécessité de la démocratisation des États africains]. Or nous subissons la malédiction du pétrole. La France ne pouvait directement intervenir, ni le Gabon qui n’a pas la force de frappe nécessaire pour mener une intervention militaire d’envergure à l’étranger, sans oublier que les Gabonais sont nos parents. Lissouba étant un Nzébi, proche de l’ethnie téké qu’Omar Bongo. Il l’a sacrifié à contrecœur. Bon nombre de nos parents qui étaient avec Lissouba se sont d’ailleurs réfugiés au Gabon, où ils ont été correctement accueillis. Ce qui prouve bien que le Gabon a été entraîné dans cette affaire. Kofi Annan voulait d’ailleurs la porter devant le Conseil de sécurité mais la France a menacé de mettre son veto. C’est ainsi qu’en République du Congo, il n’y a jamais eu de Casques  bleus, c’est rare pour l’Afrique.

 

Pas d’instrumentalisation ethnique s’il vous plaît

 

HH : Parlons ethnique, le Nord contre le Sud, c’est-à-dire ?

 

FM : C’est Sassou-Nguesso qui nous a donné cela, tel un Machiavel. Comme il est de la Cuvette [la partie méridionale du Nord] et que les gens du Nord sont moins nombreux, la manipulation consiste à dire que les nordistes seront toujours dominés par les sudistes. Erreur !

Cette idéologie de clivage nord-sud est factice. Par ailleurs, et heureusement !, il n’y a pas de tensions entre musulmans, chrétiens et animistes. D’autant que la grande majorité de la population est animisto-chrétienne.

 

HH : Pour entrer plus dans le détail, Mbochi [ethnie nordiste] contre Bakongo [ethnie sudiste] serait un artifice de pouvoir ?

 

FM : Des plateaux jusqu’au Cameroun le régime parle des Mbochi, mais il y a les Sangha, les Téké, les Kouyou et d’autres encore, bref le découpage binaire est ethnographiquement inepte en plus d’être totalitaire. Même quand on dit Bakongo, cela correspond à qui ? Entre Brazzaville et Pointe-Noire, on parle de l’ethnie bakongo, du nom du royaume Kongo en oubliant entièrement  le royaume Loango. Pourquoi ? Je n’y vois aucune explication historique, il s’agit simplement d’un discours de pouvoir.

 

 

HH : Parlons de l’Afrique francophone plus largement, pourquoi cette soif de pouvoir ?

 

LM : C’est à cause du pétrole et de la géostratégie. Les pays sans ressources de l’ancien empire colonial français sont démocratiques : la Guinée, le Niger, le Bénin, le Mali, sans parler du Sénégal, où la démocratie est bien installée. Quant à l’Afrique de l’Ouest, seul le Togo, héritier des liens avec Chirac, est sous régime autocratique.

 

HH : On parle de Françafrique.

 

LM : Oui, et donc continuons en descendant vers l’Afrique centrale : le Gabon, c’est la proximité de la famille Bongo avec la droite RPR-UMP qui a mis Ali [Ndla : Ali Bongo, fils du président Omar Bongo décédé en 2009] au pouvoir. Manuel Valls l’a avoué [Ali Bongo « n’a pas été élu comme nous on l’entend », propos à TF1 en janvier 2016], j’aurais voulu qu’il fasse de même pour le Congo. Le Congo et la République centrafricaine sont les deux ex-colonies françaises qui ont connu des présidents élus au suffrage universel, puis un coup d’arrêt. Si la démocratie reprend en RCA, elle reprendra ensuite au Congo.

 

HH : Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grand ménage avec l’arrivée du PS au pouvoir en France ?

LM : La communauté africaine en France s’est mobilisée derrière François Hollande, avec son discours du Bourget [janvier 2012, « ne pas recevoir les dictateurs en grande pompe à l’Élysée »], pour qu’il donne un coup de pied dans la fourmilière de la Françafrique. Puis il y a eu le discours de Dakar, en octobre 2012, où le président a parlé directement d’en finir avec la Françafrique.

 

Lorsque Denis Sassou-Nguesso a trafiqué la Constitution, nous nous attendions donc à sa condamnation par François Hollande. Nous l’attendons encore [Ndlr : Hollande a critiqué le résultat, non le processus]. En fait, il y a  eu un jeu d’échec, dans lequel Hollande voulait faire passer Michaëlle Jean, candidate canado-haÏtienne, à la présidence de l’Organisation internationale de la francophonie à la place d’Henri Lopes, candidat du Congo. Et c’est alors que François Hollande a fait état du discours de Dakar, avec son exigence de démocratie. Et cela a bloqué Lopes, ressortissant d’un régime autoritaire dénoncé dans le discours ! Cela a été un coup dur pour Sassou-Nguesso. Mais il a eu une consolation : Paris s’est tu sur ses abus de pouvoir.

 

Et puis il faut comprendre que certains dirigeants français préfèrent laisser Sassou-Nguesso au pouvoir plutôt que de voir l’émergence de la démocratie et de la bonne gouvernance. Car alors les contrats de gré à gré ne seront plus le monopole des Français. Bolloré a eu une concession de vingt-sept ans pour notre port principal, ce qui est au moins le triple de la norme en la matière. Avec Total, c’est toujours du gré à gré !

 

C’est ce qui mine notre pays et cause notre détresse économique. Les Congolais en France envoient tous de l’argent pour faire vivre leurs familles au pays, par solidarité. Si nous avions des dirigeants véritablement élus, ils auraient à cœur le bien du pays, l’économie irait mieux, et les Congolais en France n’auraient plus besoin d’envoyer tous les mois ces sommes à leurs familles.

 

HH : Hollande est-il le principal allié de Sassou-Nguesso ?

 

LM : J’ai la conviction intime que François Hollande, à titre personnel, et je renvoie à son célèbre discours de Dakar, en a assez de « Sassou ». La France ne fait peut-être plus les rois (quoi que… en regardant du côté du Bénin, on peut en douter). Mais elle s’honorerait de donner un petit coup de pouce à l’histoire en aidant le peuple congolais à se libérer de son dictateur vieillissant…

 

Propos recueillis par Harold Hyman

 

Première partie de l’entretien

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