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14H47 - jeudi 18 février 2016

« L’élection présidentielle du 20 mars au Congo doit être reportée » : entretien avec Lazare Mounzeo, président du CNRT

jeudi 18 février 2016 - 14H47

33 ans de pouvoir, parfois féroce, ne l’ont-ils pas rassasié ? Denis Sassou-Nguesso a fait adopter le 28 octobre 2015 par référendum, pourtant boycotté par l’opposition et dénoncé – trop tardivement – par Paris, une nouvelle Constitution déverrouillant la limitation des mandats présidentiels et de l’âge maximale d’éligibilité de 70 ans . Quelques semaines après, Sassou-Nguesso convoquait une élection présidentielle pour le dimanche 20 mars prochain.

 

À un mois de l’échéance, le président sortant n’est même pas encore candidat. Plusieurs leaders de l’opposition se sont portés candidats mais la campagne n’a guère commencé.

Des Congolais exilés pendant des décennies parce qu’ils ne portaient pas le patronyme du président et sa caste, exilés aussi parce qu’ils avaient du talent et des compétences à faire valoir, sont arrivés à l’âge et à l’heure de se réveiller pour aider leur pays natal à se libérer d’un potentat trop pesant. Lazare Mounzeo est un de ces enfants du Congo décidés à rentrer au pays…

Lazare Mounzeo - Crédit photo : Stéphanie Petit

Lazare Mounzeo – Crédit photo : Stéphanie Petit

 

Étudiant en France, à l’Essec, pendant la guerre civile, Lazare Mounzeo a effectué un stage de plusieurs mois à la Banque des États d’Afrique centrale, mais il a passé le plus clair de sa carrière à Paris. PDG de la filiale française d’une des plus grandes multinationales au monde, il organise aujourd’hui avec d’autres l’opposition contre le régime actuel.

Harold Hyman, rédacteur en chef Monde d’Opinion Internationale, s’est entretenu avec Lazare Mounzeo pour sa première sortie publique internationale.

Première partie de l’entretien aujourd’hui.

 

HH: Pendant des années, vous avez observé depuis Paris la situation au Congo, qu’est-ce qui vous a choqué ? Pourquoi vous engagez-vous maintenant ?

LM : Les raisons sont nombreuses mais j’insisterai sur le fait qu’au Congo la politique prime sur l’économique au grand dam des citoyens congolais. Ce n’est pas le cas dans tous les États, c’est même souvent le contraire. Au Congo, il y a eu un excédent budgétaire de 12 000 milliards de francs CFA qui n’a eu aucun impact en matière de pauvreté et de chômage. Pire cela s’aggrave. Un jeune sur deux, y compris diplômé, chôme. Étant moi-même arrivé à maturité, j’ai donc décidé de peser sur les choses.

Denis Sassou-Nguesso arrivant en fin de mandat en 2016, la jeunesse congolaise s’est dit que c’était le moment de se donner un nouvel avenir. Moi, je suis à mi-parcours, la quarantaine révolue, donc c’est moins pour moi que pour eux que les choses doivent changer.

 

HH : Que pensez-vous de cette énième réélection annoncée de Denis Sassou-Nguesso pour le 20 mars ?

LM : Denis Sassou-Nguesso a réussi son coup d’État constitutionnel. Il a un logiciel : il nomme les députés, il s’autoproclame Président. Seulement 3 % du corps électoral s’est déplacé pour le référendum constitutionnel du 25 octobre 2015 — même François Hollande a reconnu dans un communiqué que les conditions de légitimité n’étaient pas réunies. Cette Constitution a été massivement rejetée par la population. Mais Sassou-Nguesso continuera de charger, d’aller aux élections, et les résultats ne seront pas le reflet de la réalité. N’importe qui pourrait le battre, les Congolais le rejettent massivement.

Déjà les cartes d’électeurs sont limitées. Certains hommes politiques n’ont même pas reçu les leurs ! Le boycott du référendum était immense, cartes ou pas cartes, car tous craignaient que « Sassou » ne détourne leur vote contre eux. Il a allégué 72 % de participation. Selon tous les observateurs sur place, elle oscillait en réalité entre 3 ou 5 %.

Il en sera de même le 20 mars. Dès le début du mois, l’armée quadrillera Brazzaville, et les opposants seront mis en résidence surveillée. C’est ce qui s’est passé pour le référendum d’octobre dernier.

 

HH : Qu’allez-vous faire, vous qui êtes le président du CNRT, Conseil national de la résistance et de la transition [organe créé au lendemain du référendum d’octobre dernier] ?

LM : Nous voulons l’alternance par les urnes au Congo. Président, députés, sénateurs, élus locaux, tous vont concourir à l’alternance. Nous avons bon espoir que 2016 marquera le début de la démocratie chez nous.

Lazare Mounzeo - Crédit photo : Stéphanie Petit

Lazare Mounzeo – Crédit photo : Stéphanie Petit

Fait majeur : plusieurs partis d’opposition s’allient aujourd’hui, dont des anciens partisans de Lissouba, et aussi des proches de Sassou-Nguesso qui ont rompu récemment avec lui. C’est considérable.

Cela dit, je ne crois pas que le scrutin pourra avoir lieu, et je ne le souhaite pas non plus. Non seulement on pourrait considérer que cette élection du 20 mars n’est pas légitime puisque la Constitution sur laquelle elle repose est elle-même le fruit d’un référendum tronqué et boycotté massivement par les Congolais.

Mais surtout, si le légalisme imposait de présenter des candidats des différentes tendances et régions du pays, notre amour de la patrie doit aujourd’hui l’emporter et conduire à demander le report d’une élection impossible.

C’est aussi être légaliste que de dire que l’élection du 20 mars ne peut se tenir raisonnablement. À quatre semaines du scrutin, Sassou-Nguesso n’est même pas encore candidat. On sait que les listes électorales sont truquées. Le pouvoir refuse la présence des observateurs internationaux. L’OIF avait proposé des règles du jeu pour les élections il y a deux ans… Aucune recommandation n’a été suivie d’effet.

Pour notre part, nous demandons solennellement le report de l’élection du 20 mars.

 

HH : Quelle serait la conséquence de ce report ?

LM : Le départ de Sassou-Nguesso évidemment qui a déjà perdu toute légitimité et doit être remplacé par des opposants issus des plates-formes d’opposition, de la société civile et d’experts et de compétences venus de la diaspora et qui n’attendent que l’alternance pour rentrer au pays.

 

HH : L’opposition qui part divisée à la présidentielle peut-elle se rassembler pour demander le report de l’élection ?

LM : Sassou-Nguesso essaie de diviser l’opposition, mais les démocrates lui résistent. L’IDC était jusqu’à peu constituée uniquement d’ex-sassouistes, enrichis avec lui. Et auparavant l’opposition était dispersée, mais pour peser, l’IDC s’est uni à la plate-forme Frocad.

L’opposition a deux choix. Celui de la responsabilité : quand il y a élection, on y participe par obligation politique, mais à condition de ne pas être réduit au rang de figurant. Plus exactement, pour participer au scrutin, il faudrait voir le fichier électoral et créer une commission électorale adéquate.

L’autre choix : la conviction que Sassou-Nguesso ne doit pas être candidat, il a fait deux mandats consécutifs de sept ans, cela doit s’arrêter là. Mais Sassou-Nguesso se voit comme un roi, à qui son fils succèdera à sa mort. Ainsi, c’est le second choix qui s’impose : pas de Sassou-Nguesso quoi qu’il arrive. Parce qu’il est illégitime. N’oublions pas qu’il pèse 5 % de l’électorat, guère davantage.

 

HH : Rien de révolutionnaire dans vos choix !

LM : Personne ne sait comment éclate une révolution. Chacun de nous saura le jour venu s’il est révolutionnaire, impossible de savoir avant. Le Congo connaîtra son printemps ce printemps-ci justement.

Il faudrait une troisième solution : que Denis Sassou-Nguesso aille aux élections à la loyale. C’est possible s’il y a une parole forte de la France en ce sens. Si elle fait comprendre à Sassou-Nguesso que malgré sa Constitution, il doit quand même organiser des élections loyales. La grande question est de savoir s’il y aura des observateurs électoraux. Or, Sassou-Nguesso n’en veut pas. Et sans eux, les lendemains de l’élection seront très difficiles.

 

HH: Avez-vous l’impression que les élections sont la nouvelle variable d’ajustement ?

LM : Absolument, on écarte les candidats de renom, les sérieux, et on les remplace par des figurants. Et il y a une vraie fraude, l’opposition exige l’audit des fiches électorales, il y a 500 000 fausses inscriptions. Or Sassou-Nguesso ne fait pas confiance à son armée, qui est plus ou moins républicaine, et il a plus de 500, peut-être 1 000, mercenaires burundais et rwandais à ses ordres, prêts à tirer à bout portant. Ils sont toujours là. Et les services secrets français le savent. 

 

HH : Que peut faire l’armée si la population se soulève contre Sassou-Nguesso ?

LM : Dans cette hypothèse, et comme il l’a montré dans le passé, Sassou-Nguesso enverra ses mercenaires tirer sur la foule. J’appelle solennellement l’armée, que je sais aussi républicaine que légaliste (et qui, en ce moment historique, saura être plus républicaine que légaliste), à s’interposer pour éviter le bain de sang et permettre à la démocratie de s’installer pacifiquement. Car c’est ce que désire le peuple congolais !

 

HH : Ne trouvez-vous pas que l’opposition est divisée, qu’elle n’est pas à la hauteur de la situation, qu’elle n’a pas su rebondir sur le boycott massif du référendum d’octobre dernier ?

LM : L’opposition, les oppositions devrais-je dire, fait ce qu’elle peut. Elle est composée d’anciens du régime de Sassou, parfois d’opposants plus courageux que d’autres (je pense à Paulin Makaya qui est emprisonné injustement ou à Modeste Boukadia dont je ne partage en rien les visées politiques séparatistes mais qui a droit à la liberté comme les autres), de plates-formes comme le Frocad et l’IDC qui ont réussi à surmonter leurs divergences contre le référendum d’octobre.

Vous les croyez divisés, moi, je dis qu’ils offrent ensemble une alternative crédible à Sassou, pour autant que ce dernier accepterait des règles du jeu loyales pour l’organisation de l’élection présidentielle.

 

HH : Le retour du général Mokoko à Brazzaville a été mouvementé la semaine dernière. Que pensez-vous de sa candidature à l’élection présidentielle ?

LM : L’entrée en scène du général Jean-Marie Michel Mokoko est aussi surprenante qu’inattendue d’autant que ce dernier a servi Denis Sassou-Nguesso depuis son accession au pouvoir sans écueil, et a été jusque peu son conseiller. Le storytelling qui a précédé sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle est digne du scénario d’un grand péplum hollywoodien. Une réflexion de sa part sur l’opportunité d’un éventuel coup d’État contre Sassou-Nguesso a été révélée par une presse proche du pouvoir de Brazzaville. Soit dit en passant, aucun Congolais n’était au courant de cette pseudo-réflexion de coup d’État. Tout cela donne l’impression d’une histoire cousue de fil blanc au point de se demander à qui profite cette candidature. En tout cas, les paris sont ouverts et le peuple ne se fera pas usurper son pouvoir. Populus est Rex !

 

Propos recueillis par Harold Hyman

 

Suite de l’entretien demain.

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