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14H35 - mardi 26 janvier 2016

Exilés du Congo, leur cœur saigne

mardi 26 janvier 2016 - 14H35

Mieri Mayoulou, trente-six ans, Français naturalisé, conseiller municipal à Noisiel (département Seine-et-Marne), a quitté le Congo en 2001 et poursuivi à Paris ses études de gestion. Il a assisté en 1997 au basculement dans la violence de son pays d’origine. Une guerre civile qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts. Mieri Mayoulou témoigne à L’Opinion Internationale.

 

Portait de Mieri Mayoulou - Crédit photo : Stéphanie Petit - DR

Portait de Mieri Mayoulou – Crédit photo : Stéphanie Petit – DR

 

Pourquoi témoigner aujourd’hui sur les évènements que vous avez vécus au Congo ?

À l’heure où une bonne partie de la diaspora se mobilise pour demander le changement à la tête du Congo, j’ai envie de raconter ce que j’ai vécu. Quand j’ai quitté mon pays, j’ai rangé mes mauvais souvenirs dans un coin de mon cerveau, je pensais les oublier et tourner vraiment la page.

Mais en vérité, ils me hantent…

 

Quels souvenirs gardez-vous de la période de guerre civile ?

Tout a commencé le 5 juin 1997. C’était en période d’examen. Les épreuves du Bac étaient réparties sur trois jours. Les premières s’étaient déroulées normalement le 4 juin. Et le 5, tout d’un coup, on était en train de plancher quand on a entendu des coups de feu. On ne savait rien de ce qui se passait dehors. Alors, les surveillants nous ont demandé d’aller au bout de notre travail. C’est quand on est sortis qu’on a réalisé. Les rues étaient bloquées. Il n’y avait aucune circulation. Et on entendait tirer. Je suis rentré chez moi sain et sauf.

 

Le lendemain, je suis retourné avec mon père au centre d’examen. Ils n’avaient rien dit à ce sujet à la télévision. Donc on ne savait pas si l’examen était annulé ou pas. C’était désert. On est rentrés chez nous. Finalement, nous avons repassé en janvier l’examen en entier. J’ai eu mon bac et suis entré à l’université dans la foulée. La vie continuait à Brazzaville, malgré le couvre-feu de plusieurs mois et malgré la peur aussi.

 

De quoi aviez-vous peur ?

Je peux vous rapporter deux souvenirs principaux. Quand le Président Sassou sortait, sa garde se déployait sur tout le trajet. Un militaire tous les cent mètres, armés, et le fusil pointé sur les passants qui avaient ordre de rester immobiles. Un jour que j’étais justement à l’endroit où le cortège du Président passait, j’ai assisté à l’assassinat d’un passant. Il n’avait rien fait, mais il a bougé et un des soldats n’a pas hésité à l’abattre. Ça s’est passé sous mes yeux.

 

Témoin de la mort

 

L’autre souvenir qui m’a touché encore plus personnellement est celui du 20 décembre 1998. L’armée est entrée dans nos quartiers du Sud de Brazzaville. On nous a annoncé par mégaphone qu’on avait trois heures pour partir, et que tous ceux qui resteraient au-delà de ce délai, seraient considérés comme des ennemis, et tués.

Je suis parti le premier, dans la précipitation, avant ma famille qui voulait encore réunir quelques effets. J’ai pris mon matelas et je m’en suis allé.

 

À la sortie de la ville je suis arrivé à un barrage militaire. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait juste de racket : les soldats récupéraient tous les biens de valeurs que les gens avaient sur eux, mais ils décidaient aussi de laisser passer les gens ou pas. Les gens qui voulaient quitter le quartier devaient se ranger en deux colonnes. Une pour les hommes, l’autre pour les femmes, enfants et vieillards. J’ai attendu mon tour. Quand il est arrivé, le soldat m’a dit de me ranger sur le côté. Sans raison, c’était comme un jeu de hasard. Même pas une question de faciès. Puisque mon cousin, du même genre et du même gabarit que moi, était passé, lui, sans être inquiété. J’ai essayé de discuter. De lui expliquer que je n’avais pas d’armes, que j’étais étudiant. Il m’a dit qu’il avait eu l’ordre de tuer tous les hommes jeunes du quartier, tous considérés comme des combattants. Il m’a confié un peu plus loin à deux autres soldats qui gardaient cinq six jeunes comme moi. Ils nous ont conduits jusqu’à un bosquet et nous ont ordonné de nous déshabiller. On est restés pieds et torse nus. Au pied du bosquet, il y avait un tas d’une dizaine de cadavres. Je pense qu’ils avaient été tués dans la matinée. Leurs corps étaient encore en parfait état.

 

Nous nous serrions les uns contre les autres, comme pour nous protéger. Les uns pleurant, les autres suppliant d’être épargnés, et jurant n’avoir jamais porté d’armes…

Entre-temps, mon père est arrivé au barrage. Des personnes de mon quartier avaient assisté à la scène et l’ont prévenu de ce qui m’arrivait. Mon père a pris les choses en main, c’est un ancien médecin militaire, il a parlementé avec le soldat et a fini par lui demander ce qu’il voulait en échange de ma libération. Le soldat lui a fait comprendre que de l’argent ferait l’affaire. Mon père lui a donné tout ce qu’il avait sur lui, l’équivalent de 300 euros. Le soldat a donc donné l’ordre de me libérer. Et regardant les autres qui étaient avec moi, il leur a dit « Allez-y aussi ». Puis il a ajouté «  Et pas un mot ! » C’est comme ça que je m’en suis sorti et quelques autres avec moi.

 

Vous êtes parti en 2001, pourquoi ?

La raison principale était que mon père voulait me faire quitter le pays. Ça a pris un peu de temps pour réunir les autorisations. Mais dès ce jour, où j’ai failli être assassiné, mon père a décidé que je devais partir. Il craignait que je me fasse abattre un jour, au coin d’une rue, comme ça sans raison.

En attendant, j’avais commencé des études et à mon arrivée en France, j’ai pu les continuer. Mais la première raison de mon départ était ma sécurité.

 

Pourquoi avoir attendu 2013 pour retourner en visite au Congo ?

Les souvenirs de la guerre civile me retenaient. En France, je n’évoquais jamais ces évènements. Les Congolais disent qu’ils sont blindés, qu’ils n’ont pas besoin de psychologues, mais ils ne parlent jamais de ce qu’ils ont vécu. Mon épouse m’a beaucoup aidé à surmonter ce traumatisme en me permettant de verbaliser ces choses enfouies en moi. Mais je n’avais aucune envie de retourner au Congo tant que les choses ne changeraient pas. Finalement, comme mes parents n’obtenaient pas de visas pour la France, j’ai décidé d’y aller. J’ai des enfants et je voulais qu’ils aient enfin la chance de rencontrer leurs grands-parents.

 

Propos recueillis par Michel Taube et Gabrielle Trottmann

avec la participation de Jean-Claude Miangouayila

 

Sur la même période de guerre civile au Congo Brazzaville, L’Opinion Internationale a publié le 29 juillet 2015 l’article : https://www.opinion-internationale.com/2015/07/29/exclu-lourds-soupcons-sur-des-crimes-contre-lhumanite-du-president-sassou-nguesso-au-congo-brazzaville_36379.html.

Directeur de la publication