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14H27 - lundi 20 juillet 2015

Les transitions politiques à l’assaut de l’Afrique ?

lundi 20 juillet 2015 - 14H27

 

Demain l’élection présidentielle se tient au Burundi malgré les manifestations de rue et les – trop rares – protestations internationales. Et pourtant, fait nouveau, le continent africain semble traversé par de nouvelles turbulences lorsque l’alternance politique est en jeu dans tel ou tel pays : les mouvements citoyens se multiplient dans le but de changer la donne, les oppositions politiques s’organisent, souvent avec les diasporas. Sur le terrain politique aussi, l’Afrique bouge et se réveille. Enjeux…

 

crédit : Balai Citoyen https://www.facebook.com/CitoyenBalayeur?fref=photo

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Le syndrome des Présidents qui ne partent pas

Si le dernier quart du 20e siècle a fait l’objet d’importants changements politiques au sein des pays africains, notamment dus au retrait des colonies et à la mise en place de nouveaux Présidents par les pays de l’Occident, le turn-over a été plutôt timide au cours des 15 dernières années. Pour ne citer que quelques exemples, on retrouve parmi les chefs d’Etat africains les plus influents Yuweri Mosevini, Président ougandais depuis 1986, Idriss Déby, Président du Tchad depuis 1991, José Eduardo Dos Santos, Président de l’Angola depuis 1979, ou encore Paul Biya, Président du Cameroun depuis 1984.

Si le nombre de mandats était systématiquement limité constitutionnellement lors de la prise de fonction des Bozizé, Mugabe, Nkurunziza et autres, les amendements à la Constitution ont été monnaie courante au cours des dernières années. La semaine dernière encore, le Parlement rwandais a approuvé un changement constitutionnel qui ouvre la voie à un troisième mandat pour Paul Kagame.

Mais petit à petit, les peuples africains cessent de se laisser duper. Le premier pays à donner l’impulsion aux Printemps Arabes était un pays africain : la Tunisie. Mais au-delà de ce Printemps historique, nombre d’autres peuples africains luttent à l’heure actuelle. Lorsque Pierre Nkurunziza fut tenté de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat, le Parlement a voté contre en 2014, mais cette décision a été ignorée. Aujourd’hui les citoyens burundais sont vent debout dans la rue malgré les menaces et les violences, afin de faire valoir leurs droits. En RDC, les citoyens et membres de l’opposition ont anticipé la manœuvre de Joseph Kabila, qui ne peut en théorie se représenter pour les élections de 2016, mais qui semble vouloir lui aussi contourner la loi qui régit sa République. Et puis il y a le peuple burkinabé qui, il y a moins d’un an, en octobre dernier, a poussé à la démission son Président Blaise Compaoré. Et puis il y a le phénomène des dynasties familiales, comme celle des Bongo au Gabon qui dure depuis 47 ans, ou encore les grandes familles camerounaises…

L’hypocrisie qui règne dans les rangs politiques africains est criante. Le même Paul Kagame qui avait demandé à son homologue Pierre Nkurunziza de renoncer à un troisième mandat participera lui aussi à une Afrique qui manque d’alternance politique. Lors du sommet de l’EAC (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est) qui s’est tenu le 6 juillet dernier à Dar-es-Salaam en Tanzanie pour répondre à la crise burundaise, c’est Yoweri Museveni qui a été désigné en tant que médiateur… Le même M. Museveni qui a lui-même mis fin à la limitation des mandats présidentiels dans son propre pays. Son travail de médiateur s’est pour l’instant limité à une visite express de 24h au Burundi le 15 juillet.

Certes, la destitution d’un Président ne suffit pas à résoudre les crises politiques, souvent complexes et ancrées depuis plusieurs années. Les situations en Egypte ou en Libye parlent d’elles-mêmes. Les délicates périodes de transition, à l’image aussi de la Centrafrique et du Burkina Faso, montrent bien que le combat pour l’exercice démocratique et l’entière liberté des populations ne s’arrête pas avec le départ de celui qui porte le plus grand chapeau.

Denis Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville ou Joseph Kabila en République Démocratique du Congo sera-t-il le prochain président africain à tomber comme Blaise Compaoré au Burkina Faso l’an passé ? Plusieurs leaders de l’opposition à Sassou le proclament haut et fort comme Marcel Guitoukoulou à la une d’Opinion Internationale.

 

source : http://www.lecongolais.cd

source : http://www.lecongolais.cd

 

Autre phénomène plus insidieux : les Présidents et de nombreux autres hommes politiques affectés par les changements politiques sont susceptibles de réapparaître dans le futur. Ainsi, le candidat de l’opposition à la présidentielle guinéenne, Cellou Dalein Diallo, a décidé de faire alliance avec Moussa Dadis Camara, putschiste inculpé pour le massacre de 2009 au stade de Conakry. Au sein de paysages politiques toujours complexes, où les malfaiteurs des uns sont les leaders et l’inspiration des autres, un climat de stabilité est difficile à trouver, car les populations manquent d’unité.

 

Le rôle de la communauté internationale

« Il faut savoir quitter le pouvoir comme il faut savoir quitter ses fonctions. » C’est avec cette phrase que l’ambassadeur de France en République Démocratique du Congo (RDC) a fait polémique, alors qu’il prononçait un discours le 14 juillet dernier, peu avant que son mandat n’arrive à terme. Perçus comme une nouvelle ingérence de la diplomatie européenne dans les affaires internes des pays africains et comme une référence aux intentions du Président Joseph Kabila, les réactions à ces propos n’ont pas tardé à se faire entendre du côté des politiques Congolais. Le porte-parole du gouvernement de Joseph Kabila a ainsi rétorqué que désormais « l’histoire de l’Afrique doit être écrite par les Africains ». C’est exactement ce que pensent et mettent en pratique de plus en plus de citoyens africains engagés…

 

Mouvements citoyens : la jeunesse vent debout pour les avancées démocratiques

Un pas important vers plus de démocratie et une unité plus forte au sein des pays africains a été franchi avec l’apparition progressive mais affirmée de mouvements citoyens pour l’engagement politique, et notamment pour l’engagement politique des jeunes. A la tête de ces mouvements figurent souvent des personnes connues des jeunes, tels que des rappeurs et des journalistes, ce qui leur permet d’acquérir une visibilité rapidement, notamment sur les réseaux sociaux. L’un des mouvements les plus connus, le Balai citoyen, a été fondé en 2013 par le rappeur Smockey et le chanteur de reggae Sams’K Le Jah au Burkina Faso. Il a connu un réel succès lors des manifestations à Ouagadougou, suite auxquelles Blaise Compaoré a été contraint de démissionner. « Nous n’avions pas d’autre choix que de nous impliquer, car ce sont les gens, le public lui-même qui nous a demandé d’aller parler en son nom. », avait expliqué Smockey. Aux côtés du Balai Citoyen, on retrouve également le collectif Y’en a marre au Sénégal, fondé en 2011, ou le mouvement Filimbi en RCA. Ce denier vise à « accroître la participation citoyenne des jeunes congolais et d’encourager le dialogue entre les jeunes et les acteurs tant sociaux que politiques », selon son site internet.

La plupart de ces mouvements s’inscrivent dans l’héritage de figures importantes et respectées du continent africain, tel que Thomas Sankara, homme politique burkinabé qui incarnait les valeurs du panafricanisme et qui était fortement engagé contre l’impérialisme. Thiat, cofondateur de Y’en a marre, affirmait ainsi qu’un des objectifs du collectif est « de lancer une Union Africaine des peuples, qui représenterait vraiment les Africains, pas comme l’UA actuelle qui est une institution déconnectée des gens ».

Avec des idées et des objectifs communs, ces divers mouvements citoyens sont connectés et s’entraident dans la solidarité. Des membres de Y’en a marre et du Balai Citoyen se sont d’ailleurs rendus à Kinshasa en mars dernier pour assister à une réunion organisée par Filimbi et partager ainsi leurs bonnes pratiques et coordonner leurs efforts. Suite à cette réunion, plusieurs membres ont été arrêtés par les forces congolaises, suscitant de nombreuses réactions à l’international de la part des ONG et sur les réseaux sociaux. En réponse aux fausses accusations d’incitation à la violence prononcées par le gouvernement congolais, Fadel Barro, « Fou malade » et Aliou Sané, membres de Y’en a marre, ont tenu à rappeler que « Y en a marre était parti en RDC pour aider les jeunes de ce pays à construire une citoyenneté africaine sans violence ».

Une réelle dynamique est en train de se mettre en place entre les peuples, et en particulier les jeunes africains. Les citoyens sont incités à s’informer, à s’engager politiquement et ainsi à exercer les droits démocratiques qui leurs incombent. Avec des crises telles que celles du Burundi ou de la Centrafrique, l’attention médiatique et internationale se tourne de plus en plus vers un continent qui souffre certes encore mais qui se réveille, et qui aspire à atteindre son potentiel : celui de peuples forts, unis par leur identité citoyenne et par des valeurs communes.

Une nouvelle Afrique est en train d’émerger au-delà des clichés, des coups de force politiques, d’une auto-flagellation inculquée et d’un post-colonialisme maladroit. Déterminés à prendre eux-mêmes les décisions qui les concernent, les jeunes et moins jeunes qui sont aujourd’hui censurés, frappés, emprisonnés, mais aussi ceux qui crient haut et fort leurs convictions, écrivent l’Afrique de demain qui leur appartient.

 

Directeur de la publication