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06H39 - jeudi 17 janvier 2013

Femmes, révolution et médias en Tunisie : rencontre avec Atidel Mejbri de l’organisation CAWTAR

jeudi 17 janvier 2013 - 06H39

CAWTAR (Center for arabic women training and research – Centre d’études et la formation pour les femmes arabes) est une organisation non gouvernementale, dont le siège est à Tunis, créée en 1993 pour réduire les inégalités de genre et renforcer le rôle des femmes dans les pays du monde arabe. Opinion Internationale a rencontré Atidel Mejbri, femme tunisienne et directrice de la communication et de l’information de CAWTAR, le 14 décembre 2012 à Tunis.


OI : Que pensez-vous de la situation de la Tunisie, à la veille du deuxième anniversaire de la Révolution ?

Atidel Mejbri : Je pense qu’il ne faut jamais dissocier la révolution tunisienne d’un contexte régional et international car les nouveaux acteurs en Tunisie à l’échelle interne ou externe sont très importants pour nous  et dans cette dynamique nous avons besoin de savoir quelles sont les visions et la direction de ces acteurs pour la Tunisie. Évidemment il faut patienter mais on doit le faire dans un cadre définit pour notre État. Nous avons besoin de puissants indicateurs et le Tunisien a besoin aujourd’hui d’action pour se sentir rassuré.

 

Est-ce que vous évoquez le fait qu’il n’y a pas encore à ce jour de date fixée pour les prochaines élections ?

Moi je ne parle même pas d’élections car je suis très patiente par rapport à cette échéance, je parle d’un cadre général d’action politique car la société est extrêmement influencée par le débat politique, par les mesures du gouvernement. Aujourd’hui nous ne sentons pas en Tunisie, un cadre de travail bien établi et à chaque fois ce sont des bribes, émanant de tous les hommes politiques sans exception et de tout bord, qui régissent le débat politique. La Tunisie a besoin d’une feuille de route pas uniquement pour atteindre un objectif mais une feuille de route qui se concrétise par des étapes.

Je peux aussi citer par exemple le débat qu’il y a eu par rapport à l’intégration des droits de l’Homme universels dans le préambule de la Constitution. Finalement on aboutit à un préambule qui ne garantit même pas ces droits fondamentaux pour lesquels tous les Tunisiens ont lutté chacun dans son domaine. A chaque fois ces droits sont remis en cause par les travaux de l’Assemblée nationale Constituante (ANC). Les gouvernants actuels de la Tunisie ne nous ont pas dit quel projet de société ils portent pour la Tunisie. Nous sommes aujourd’hui tiraillés par des déclarations intempestives tous les jours mais il s’agit de prendre des résolutions importantes pour l’avenir de ce pays.

Ainsi on se heurte à une négligence de tout ce qui a été construit au préalable : la Tunisie ce n’est pas Ben Ali, il faut que les gens sachent que la Tunisie, c’est un Etat, une société, ce sont des institutions, des êtres humains et une Histoire que les Tunisiens ont véhiculé dans le monde entier. Or avec tous les débats actuels on est en train de réduire la Tunisie à ce personnage qui a pris la fuite et je trouve ça très grave car nous avons démontré que l’administration tunisienne, quand bien même politisée sous Ben Ali, a réussi à tenir le pays depuis le 14 janvier 2011 pendant plusieurs jours jusqu’à l’éclaircissement de la situation et l’établissement d’un gouvernement provisoire.  Il faut souligner qu’il  n’y a pas eu pendant cette période de pénuries, de coupures d’eau et d’électricité.

Je me dis que les Tunisiens sont vraiment extraordinaires. Il y a une maturité des Tunisiens dont on ne parle pas. On ne sait pas évaluer l’effort qui a été déployé par cette administration pendant cette semaine de « vide », après le départ de Ben Ali, où la vie a continué. Il y a dans ce pays des compétences qui ont permis d’éviter la paralysie du pays. La vrai force de la Tunisie c’est ça.

 

D’où vient selon vous cette capacité de la Tunisie à dépasser la confusion et le vide politique créé par la Révolution ?

La Tunisie a eu sa première Constitution en 1862 et c’est le résultat d’un cumul de structures acquises et transmises de génération en génération et non pas de gouvernement à gouvernement. Il est vrai que le fait de réduire les Tunisiens à une personne (Ben Ali) ne fait qu’appuyer la division desTunisiens. La classe politique,  les médias nationaux et internationaux portent la responsabilité de cette division.

Cependant, je pense que cette découverte et la division des Tunisiens sont un passage obligatoire car nous n’avons pas eu dans notre histoire, à part quelques brèves parenthèses de liberté, le temps de nous découvrir. Je suis révoltée mais je me dis que c’est un passage obligatoire pour parvenir ensuite à l’apaisement, en apprenant à se connaître.

 

Vous évoquez la responsabilité des médias dans la division des Tunisiens, est-ce que vous pouvez nous dire dans quelle mesure vous envisagez cette responsabilité ?

Je pense qu’il y a une responsabilité des médias internationaux car ils reprennent et gonflent un fait, qui est pour les Tunisiens, un fait divers. Cela ternit l’image de la Tunisie. Je qualifie ce traitement médiatique de traitement politique folklorique. La Tunisie, ce n’est pas uniquement les islamistes salafistes et ça, c’est très important.

Pour ce qui est des médias tunisiens, j’ai l’impression que l’absence de cadre législatif pour encadrer la liberté d’expression et des médias va leur nuire à terme. Nous avons besoin d’un cadre général aujourd’hui en Tunisie mais, pour les médias, c’est un impératif urgent pour sortir de la confusion.  Avec la révolution, nous avons fait des pas en avant dans l’avancée des droits mais aujourd’hui les droits primaires se retrouvent de nouveau menacés.

 

Que pensez-vous de l’action du gouvernement actuel et de son agenda ?

Dans ce gouvernement, il y a un parti majoritaire, Ennahdha ; et ce parti ne veut pas annoncer clairement son projet de société. Il est dans l’ambivalence. Ce parti inexpérimenté est en train de doser ses déclarations et actions par rapport à des pressions internes et externes afin de pouvoir mettre en application son projet de société.

 

Vous êtes directrice de la Communication et de l’information au sein CAWTAR, est-ce que vous pouvez nous dire quels sont les programmes de votre organisation aujourd’hui en Tunisie ?

Il faut préciser que le CAWTAR travaille dans les 22 pays membres de la Ligue des États arabes, nous travaillons donc plus à l’échelon régional qu’à échelle nationale.

Après les révolutions arabes (Tunise, Egypte, Lybie, Yemen etc…) nous avons changé de stratégie mais pas nos actions, même si nous les avons repensées car elles sont encore d’actualité. Nous nous occupons depuis trois ans des questions de droit à l’habitat, de pauvreté, de la violence, des inégalités entre les régions, des questions économiques. Nous  avons été pionniers dans l’intérêt que l’on a porté à ce genre de sujets et aussi en matière de gouvernance locale par exemple. Même si dans le passé nos rapports ont parfois étés censurés.

Nous nous sommes aussi beaucoup occupés des médias à l’échelon régional. Depuis 2003, nous avons instauré un très grand projet sur les médias arabes et la question de genre, qui comprend des études, du monitoring, de la formation des journalistes pour les sensibiliser au traitement de l’actualité.

Nous venons de lancer un centre de formation pour les journalistes à Tunis et nos sessions ne sont pas payantes, pour assurer une large participation des journalistes. Ce sont aussi des ateliers d’information et de production. Nous sommes aussi en train de faire un monitoring des médias tunisiens (presse écrite, TV et Radio) sur la présence des femmes dans les programmes de débat et d’information concernant tous les intervenants, avec un focus sur les intervenants de la vie publique à la suite duquel on publiera un rapport annuel.

 

La première vocation de CAWTAR est de réduire les inégalités homme-femme. Est-ce que ce projet pour les médias sensibilise aussi les journalistes sur ce sujet ?

On ne peut pas travailler sur la question de genre ou l’intégration de la question de genre dans toutes les productions journalistiques sans parler du volet journalistique lui-même. Il y a toujours des genres journalistiques plus appropriés pour certaines questions, dont cette problématique du genre. Ainsi, nous évoquons les différentes approches dans ce programme. Une approche centrée sur les droits humains et une approche abordant le genre dans la production journalistique pour traiter l’information et les questions évoquées de manière équilibrée et variée et aller au-delà des apparences.

La question des violences faites aux femmes est un exemple. Ce sujet est parfois traité par les journalistes de manière sensationnelle. Ils ne cherchent pas les différents  facteurs de ces violences et de son acceptation parfois par les femmes. Ce traitement médiatique renforce les stéréotypes qui deviennent une vérité et on ne peut plus la rompre ensuite. Nous souhaitons  à travers ce programme encourager les journalistes à aller plus loin dans leurs articles et ne pas uniquement perpétuer les chiffres qui renforcent et légitiment  le phénomène de la violence faites aux femmes.

 

Est-ce que vous pensez que l’éducation est un moyen suffisant pour atténuer les inégalités et les violences faites aux femmes dans la société ?

L’éducation est un élément mais il n’est pas suffisant car on peut aussi évoquer ces femmes instruites et victimes de violences. Il faudrait que chaque acteur et institution et associations apportent du concret à ces femmes. C’est une volonté et une dynamique qu’il faut instaurer avec des programmes économiques pour soutenir les femmes victimes et inciter la femme à être indépendante financièrement dans le cadre de sa famille. Pour cela nous devons établir des études et des statistiques dévoilant ces phénomènes. Il faut encore une fois établir un cadre juridique qui permette de remédier aux violences faites aux femmes. Il faut aussi que les instances de l’État soient sensibilisées à ce type de questions et à l’assistance pour les femmes victimes de violences. Le déploiement de tous les efforts de la société civile et des médias est également très important.

 

Au vu du contexte politique, pensez-vous que nous sommes en train de vivre l’automne des femmes arabes ?

Oui je pense qu’il y a des risques pour les femmes. En revanche, en Tunisie la société civile se mobilise pour ne pas reculer et rappeler que nous devons avancer. Pour consolider l’acquis des femmes, il faut travailler ensemble avec tous les acteurs, quelles que soient leur appartenance et leurs convictions.

Nous devons continuer à nous engager et  travailler ensemble ou alors il y aura l’émergence de deux forces contradictoires. Le combat ne doit pas être un bras de fer entre les progressistes et les conservateurs. C’est un travail de longue haleine, fondamental et nécessaire pour la Tunisie dans un environnement équitable. Il doit y avoir une synergie car ce ne sont pas juste les acquis des femmes mais l’acquis de notre société tunisienne qui est en jeu aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Sarah Anouar, correspondante à Tunis.