Human Rights
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13H01 - jeudi 24 mai 2012

Azerbaïdjan : le concours de l’Eurovision restera-t-il sourd aux violations des droits humains ?

jeudi 24 mai 2012 - 13H01

L’édition 2012 du concours Eurovision de la chanson a lieu du 22 au 26 mai en Azerbaïdjan. Des milliers de caméras, dont la plupart étrangères, braquées sur le pays : les militants des droits humains ne pouvaient manquer pareille occasion de se faire entendre. Mal leur en a pris, plusieurs dizaines d’entre eux sont aujourd’hui en prison.

 

Source : Amnesty International

En Azerbaïdjan, la fête de l’Eurovision aura provoqué des dommages collatéraux avec une augmentation du nombre de détenus pour des motifs politiques. Le travail des journalistes sur place risque fort d’être sérieusement entravé si d’aventure ils souhaitent montrer toute la réalité du pays…

Les demandes d’autorisation de marches pacifiques, prévues pour les 19 et 20 mai dernier et formulées par les partis d’opposition ont été refusées. « L’Azerbaïdjan a un bilan déplorable en ce qui concerne les manifestations pacifiques, a déclaré Giorgi Gogia, chercheur sur le Caucase du Sud à Human Rights Watch. La police a brisé des manifestations en frappant et en arrêtant un grand nombre de personnes, comme elle l’a fait en avril dernier, ou tout simplement en rassemblant les gens pour les expédier hors de la ville. »

La dernière manifestation du 21 mai a rassemblé plus de 200 manifestants, dispersés dans deux quartiers du centre de Bakou et mobilisés pour le respect des droits humains et la fin de la corruption.

Deux militants des droits humains sont aujourd’hui incarcérés et au moins dix personnes, arrêtées au cours des manifestations d’avril dernier, ont entamé une grève de la faim pour protester contre leur maintien en détention et pour attirer l’attention sur la situation du pays pendant les festivités.

 

Une dictature pétrolière

L’Azerbaïdjan est, selon une terminologie toute orwellienne, une « république présidentielle autoritaire ». Depuis son indépendance en 1991, au moment de l’implosion du bloc soviétique, ce pays de huit millions d’habitants est dirigé par la famille Aliev. Il est situé au 143e rang sur 182 au palmarès mondial de la « perception de corruption » de l’ONG Transparency International. D’autres organisations non gouvernementales ont profité de la médiatisation de l’organisation de l’Eurovision pour rappeler l’état déplorable de la situation des droits humains dans le pays.

En effet, ces derniers mois, les rapports se sont succédé. Fin février, Human Rights Watch a dénoncé les démolitions de logements et les expulsions forcées dans le cadre de travaux préparatoires à l’Eurovision. Fin mars, l’International Partnership Group for Azerbaijan, une coalition d’ONG coordonnée par l’association britannique Article 19, a publié un long document préfacé par le Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d’expression et sous-titré : « les voix de l’Azerbaïdjan réduites au silence ».

Dans la foulée du printemps arabe, les Azerbaïdjanais s’étaient rassemblés au cours de grandes manifestations, ce, malgré l’interdiction de rassemblement décrété par les autorités. Élections truquées, absence de liberté d’expression et de réunion, arrestation et emprisonnement des militants de l’opposition, agression et intimidation des journalistes, tribunaux politiques corrompus, absence d’un État de droit, les motifs ne manquent pas. Un télex de la diplomatie américaine révélé par Wikileaks décrivait d’ailleurs le président Ilham Aliev comme un patron de la mafia.

Bordant la mer Caspienne, le pays est riche en gaz et en pétrole. Il empocherait ainsi 35 millions d’euros chaque jour. Ce, tandis que la majorité de la population vit dans la pauvreté. De quoi la mettre en ébullition.

 

Focus sur la situation des journalistes

Johann Bihr, responsable du bureau Europe et Asie centrale de Reporters sans frontières, rappelle que l’Azerbaïdjan, se situe au 162e rang sur 179 de l’index de la liberté de la presse établi par son organisation : « c’est le pire classement que le pays ait jamais connu. Il est bien sûr consécutif à la répression des mouvements protestataires du printemps dernier. »

Cinq journalistes et un blogueur sont actuellement emprisonnés, condamnés sur de fausses accusations criminelles, en réalité pour des raisons liées à leur métier et/ou leurs opinions politiques. Zaur Guliyev et Vugar Gonagov de Khayal TV (depuis le 13 mars 2012), Anar Bayramli de Fars News et Sahar TV (depuis le 17 février 2012), Avaz Zeynalli du journal Khural (depuis le 28 octobre 2011) et Ramin Bayramov du site internet Islamazeri.az (depuis le 11 juillet 2011).

La libération d’un « accompagnateur média », en l’espèce le chauffeur d’un journaliste, le 16 mai dernier, avait laissé croire à un assouplissement des autorités. Que nenni. « Ce sont toujours les mêmes prétextes qui sont avancés pour interpeler et incarcérer les journalistes : possession d’armes et/ou de drogues, explique Johann Bihr.

« Le fait est que certains journalistes sont instrumentalisés dans un contexte de relations très tendues avec l’Iran voisin. L’Iran et l’Azerbaïdjan sont pris dans un affrontement diplomatique et les journalistes en sont les victimes collatérales. Ramin Bayramov, par exemple, est le rédacteur en chef d’un site internet, qui ne cache certes pas ses convictions religieuses, musulmanes, mais qui est surtout très critique à l’égard du gouvernement. Et son arrestation fait suite à l’importante vague de répression des mouvements religieux en Azerbaïdjan. Anar Bayramli, correspondant de différents médias iraniens se trouve dans le même cas de figure. Lui a été arrêté pour détention de drogue. De son côté, l’Iran agit de même avec les journalistes azéris. Avaz Zeynalli a, lui, été emprisonné à la suite d’une campagne de harcèlement du journal d’opposition pour lequel il travaille. Son matériel professionnel a été saisi. Mais dès que les autorités ont constaté qu’il continuait de s’exprimer sur internet et de répondre à des interviews, notamment à Al Jazeera, elles l’ont mis en examen sous couvert de tentative de chantage, une accusation portée par une députée proche du pouvoir. Aujourd’hui, il est toujours en détention provisoire. Mais le crime qu’a commis Avaz Zeynalli, c’est surtout d’avoir enquêté sur la famille du président, un tabou dans le pays.

« Quant à Zaur Guliyev et Vugar Gonagov de Khayal TV, ils ont été accusés d’être à l’origine des émeutes de Guba », survenues dans le nord du pays le 1er mars dernier puis inculpés pour « violation à l’ordre public » et « abus de pouvoir ». Zaur Guliyev a déclaré avoir fait l’objet d’actes de torture répétés lors de sa détention au sein de la division contre le crime organisé du ministère de l’Intérieur.

Quant au blogueur Bakhtiyar Hajiyev, il est officiellement condamné pour désertion mais il a surtout lancé un appel à manifester contre le gouvernement sur les réseaux sociaux. « Bakhtiyar Hajiyev transmet régulièrement du contenu sur le net, précise Johann Bihr. Cet activiste n’a pas attendu les mouvements du printemps 2011 pour s’engager. » Le jeune blogueur a en effet mis en ligne des vidéos dénonçant des fraudes aux élections législatives de novembre 2010.

En novembre 2011, un journaliste, Rafiq Tagi, a été assassiné dans des circonstances obscures. Plusieurs reporters ont été victimes d’enlèvements et de violences. Des correspondants étrangers ont été harcelés par les autorités. Une journaliste américaine s’est vue refuser un visa en raison de ses origines arméniennes. Car l’Azerbaïdjan est aussi en conflit avec l’Arménie. Une des journalistes d’investigation les plus respectées du pays, Khadija Ismayilova, de Radio Free Europe/Radio Liberty, a été victime d’espionnage. Une caméra cachée dans son appartement a filmé ses ébats amoureux et l’enregistrement a été posté le 14 mars sur internet. Selon la BBC, deux journaux pro-gouvernementaux ont publié l’adresse où consulter la vidéo.

 

Les ONG accusent le silence de l’Eurovision

Amnesty International fait également pression sur les autorités du pays. Pour Max Tucker, chargé de campagne pour l’Azerbaïdjan, « cette couverture médiatique accrue sera inutile si elle ne convainc pas les partenaires diplomatiques et commerciaux de l’Azerbaïdjan de défendre la liberté d’expression. »

« Avec tous les yeux tournés vers l’Azerbaïdjan pour l’Eurovision, les autorités azerbaïdjanaises avaient une occasion unique de montrer au monde entier non seulement leur capacité à accueillir un événement vedette, mais également leur attachement aux droits humains en libérant les journalistes, blogueurs et militants qu’ils ont emprisonnés », a ajouté Giorgi Gogia de Human Rights Watch.

L’Union européenne de radio-télévision (UER), organisatrice du concours de l’Eurovision, s’obstine à maintenir le silence sur les violations des droits humains récurrentes en Azerbaïdjan. À ses yeux, l’Eurovision est un événement « non politique ». Dans le même temps, elle supputait dans un premier temps, comme d’autres, un « effet Eurovision » censé libéraliser le régime comme par magie.

Ilham Aliev comptait, quant à lui, sur un autre type d’impact, celui capable de redorer son blason et de donner une image moderne au pays. Le reste de la communauté internationale n’est pas davantage audible : les autorités du pays peuvent ainsi continuer à réprimer tranquillement.

Samedi aura lieu la finale qui devrait réunir 125 millions de téléspectateurs. Peut-être l’occasion pour les chaînes de service public européennes, et française, et leurs présentateurs – animateurs, dont certains journalistes français, de faire entendre leur voix qu’ils ont libres, eux pendant la soirée pour au moins informer dignement l’opinion internationale…

Farida Cherfaoui